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Les orgues de la région d'Andolsheim
Bischwihr, église protestante
L'un des 4 Weigle d'Alsace;Orgue authentique (sauf la façade)
Bischwihr, l'orgue Weigle de l'élise protestante.Toutes les photos de cet instrument sont de Martin Foisset, 18/03/2018.Bischwihr, l'orgue Weigle de l'élise protestante.
Toutes les photos de cet instrument sont de Martin Foisset, 18/03/2018.

L'opus 237 de la maison Weigle a été posé à l'église protestante de Bischwihr en 1900. C'est un témoin précieux des évolutions que connurent la facture d'orgues et la pratique musicale au tournant du siècle en Alsace.

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L'orgue Friedrich Weigle,
1900 (instrument actuel)
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Historique

En 1900, Bischwihr décida de se doter d'un orgue romantique fourni par la grande maison Friedrich Weigle. [IHOA]

La maison Weigle a été fondée en 1845 par Carl Gottlieb Weigle (1810-1882), natif de Stuttgart, et formé chez Eberhard Friedrich Walcker (à partir de 1826). Il connut vite le succès : le centième opus sortit dès les 35 ans de l'atelier. C'est à ce moment (1880) que le fils du fondateur, Friedrich I Weigle (1850-1906) prit la tête de l'entreprise, et la déménagea à Echterdingen en 1888. En 1906, à la mort du patron, on en était à l'opus 280, et la succession était assurée, puisque les 4 frères Weigle de la génération suivante étaient facteurs d'orgues. Mais deux d'entre eux comptèrent parmi les victimes de la première guerre mondiale. L'entreprise fut ensuite dirigée par Friedrich II Weigle (1882-1958). Elle ne fournissait pas que des orgues complets, mais également des composants (sommiers, transmissions, éléments de console), si bien que l'on retrouve des éléments Weigle dans de nombreux orgues de cette époque (Kriess, Dalstein-Haerpfer). A noter qu'Ernest Muhleisen a été formé chez Weigle. [SiteWeigle]

L'orgue de Bischwihr est contemporain des grands Weigle de Stuttgart, "Liederhalle" (orgue de concert III/P 54j, construit en 1895, qui fut détruit en 1944), d'Einsiedeln (CH), Maria Sfiftskirche (51 jeux, 1897), ou Reutlingen, Marienkirche (III/P 57 j, 1901, remplacé en 1988). [SiteWeigle]

Bischwihr avait donc décidé de "jouer dans la cour des grands" en passant cette commande. Probablement sur les conseils des infatigables animateurs de la vie musicale de l'époque, comme Adolphe Gessner, grand promoteur de cette esthétique romantique allemande. Nul doute que l'orgue Weigle de Strasbourg, St-Maurice, compta pour beaucoup lors de la prise de décision : son arrivée dans la vie musicale, en 1899, fut un événement culturel fondamental ! Le grand instrument de Colmar, St-Joseph, a également été posé en 1900. Peut-être ont-ils été montés ensemble, les employés de Weigle travaillant sur les deux chantiers au cours d'un même déplacement. La maison d'Echterdingen avait d'ailleurs déjà des références en Alsace, puisque le premier Weigle alsacien a probablement été celui de l'église protestante de St-Louis (1886). La Haute-alsace avait été en avance sur Strasbourg !

Bien entendu, l'orgue de Bischwihr est un instrument de taille raisonnable (II/P 10j). Mais l'évolution déterminante, à la fin du 19ème siècle, était que même les petits instruments se devaient être "complets". Il n'était plus question de se contenter d'un manuel unique et d'un pédalier limité à 18 notes, empêchant l'exécution du Répertoire, et surtout privant l'organiste local de la motivation pour le travailler. Avec un orgue de deux claviers et un pédalier de 27 notes, on dispose d'un instrument idéal pour l'étude et l'enseignement.

L'orgue de St-Louis a malheureusement été fortement altéré en 1956 (victime de la vague "néo-baroque"), et celui de Strasbourg est muet depuis 1980 (victime d'un "orgue" électronique). L'instrument de Bischwihr est donc un précieux témoin historique et culturel : à part ses tuyaux de façade, il est entièrement authentique.

L'orgue a bénéficié d'un relevage complet en 2017, par la manufacture vosgienne de grandes orgues (Rambervilliers). [Visite]

Le Conseil municipal de Bischwihr a pris la décision de procéder à ce relevage en novembre 2016. Celui-ci a été exemplaire : aucune modification n'a été apportée (sauf le banc), et l'orgue reste donc totalement authentique, à l'exception des tuyaux de façade. L'inauguration a eu lieu le 14/05/2017, et a regroupé 8 organistes, dont Jean-Louis Thomas. [Visite]

Le buffet

Le buffet, en sapin, est de style néo-roman avec des caractères "Empire" (colonnes encastrées). Il est constitué de trois plates-faces avec des arcs plein cintre, la plus grande au milieu. Il occupe toute la place disponible, ne laissant qu'un étroit passage à l'arrière. L'avancée en galbe de la tribune n'est pas accessible.

Caractéristiques instrumentales

Composition, 2018
Grand-orgue, 54 n. (C-f''')
Bois ; 2 bouches par tuyau, sur des faces opposées
Sans tierce (2'2/3, 2', 1'1/3)
Récit, 54 n. (C-f''')
Toute en bois, freins métalliques, bouches arquées
Freins/barbes
Harmonique
Pédale, 27 n. (C-d')
[Visite] [ITOA]
Console:
La console latérale (la nef est à droite).
En bas à droite, le tirant d'harmonium qui sert de goupille entre le plateau du banc et la rambarde.La console latérale (la nef est à droite).
En bas à droite, le tirant d'harmonium qui sert de goupille entre le plateau du banc et la rambarde.

Console latérale accolée sur le côté gauche, fermée par un couvercle basculant. Tirage des jeux par petites touches à accrocher, guidées par une ouverture en "L", et disposés en deux gradins de part et d'autre des claviers. Les porcelaines sont disposées sur un grand chanfrein. Elle sont à fond rose pour le grand-orgue, bleu clair pour le récit, et blanc pour la pédale. Les accouplements et tirasses ont un fond bicolore pour respecter le code de couleurs.

Les "tirants" Weigle à accrocher.Les "tirants" Weigle à accrocher.

Claviers blancs, touches du récit biseautées, joues noires galbées. Commande des combinaisons fixes par trois pistons placés sous le premier clavier, en position centrale, et repérés par sérigraphie : "0" (annulateur), "I" (piano) et "II" (forte).

Le banc (neuf, 2017) est très particulier : il n'y a pas la place pour le pied de droite (même le pédalier a été adapté sur mesure, avec la dernière marche (d') raccourcie). Le banc s'appuie donc directement sur la rambarde de la tribune. Clin d'œil du facteur : l'assemblage se fait par un tirant d'harmonium (servant de goupille) muni d'une porcelaine "expression". Il est probable que ce système ait été imaginé pour permettre d'avancer ou reculer le banc en ménageant plusieurs trous pour la goupille. Mais comme la position finale se trouve quelques centimètres plus à gauche de la rangée de trous, il n'y a qu'un trou possible pour recevoir la goupille.

Plaque d'adresse en porcelaine blanche, vissée en position centrale au-dessus du second clavier, et disant :

Carl G. Weigle
Ogelbaumeiseter
Stuttgart - Echterdingen.
OPUS 237. 1900.
La plaque d'adresse.La plaque d'adresse.
Transmission:

Pneumatique tubulaire. Weigle concevait et produisait ses propres sommiers et transmissions.

Sommiers:

A membranes. Les deux manuels partagent le même sommier diatonique (basses au centre), et le récit n'est pas expressif. Jeux du grand-orgue à l'avant, puis récit. La Soubasse est au fond. Ordre des chapes depuis la façade vers le fond : Principal 8', Gambe, Bourdon double, Octave 4', Flûte harmonique, Aeoline, Salicional, Flauto amabile, Soubasse.

Tuyauterie:

Entailles de timbre en forme de trous de serrure (également pratiquées en Alsace par Martin Rinckenbach ou Franz Xaver Kriess). Les freins harmoniques sont de type Gavioli (lame de métal recourbée, et fixée sous la bouche). Nombreuses dents, très prononcées, sur les biseaux. Nombreux poinçons (comme les tuyaux de la Mixture, poinçonnés "Octave" ou "Quinte"). La Flauto amabile (toute en bois) est désignées "F A". Les noms des jeux figurent sur les faux-sommiers (quand il y en a) : "OCTAV 4", "MIXTUR III", "FLÛTE TRV", "AEOLINE 8", "SALICIONAL".

Une vue sur la tuyauterie, "coté C" (droit).
La façade est à gauche (invisible). De gauche à droite, le Principal 8',
la Gambe (avec ses freins devant les bouches), le Doppelgedeckt
(en bois et de taille imposante), l'Octave, la Mixture, et la Flûte traverse
montrant ses entailles de timbres en forme de trous de serrure.
L'Aeoline, le Salicional et la Soubasse sont situés hors champ, plus à droite.Une vue sur la tuyauterie, "coté C" (droit).
La façade est à gauche (invisible). De gauche à droite, le Principal 8',
la Gambe (avec ses freins devant les bouches), le Doppelgedeckt
(en bois et de taille imposante), l'Octave, la Mixture, et la Flûte traverse
montrant ses entailles de timbres en forme de trous de serrure.
L'Aeoline, le Salicional et la Soubasse sont situés hors champ, plus à droite.

On retrouve un Doppelgedeckt, jeu à bouche double dont la Maison Weigle s'était fait une spécialité. Alors que ce genre de tuyau est souvent construit avec deux bouches sur des côtés opposés, Weigle les plaçait parfois de façon adjacente. C'est ce qu'on a appelé la Seraphonpfeife. Elle a été déclinée (en bois ou en métal) en Seraphongedeckt, Seraphonfloete, Seraphonprinzipal ou Seraphongamba. A Bischwihr, c'est un "vrai" bourdon à deux bouches, une de chaque côté. C'est la "star" de la composition, dont le "pendant" est la Flauto amabile du récit : dans l'orgue romantique allemand, les jeux d'un clavier ont souvent leur "alter ego" à l'autre clavier. Par exemple : "Principal -> Salicional", "Gambe -> Aeoline", "Octave -> Flûte traverse 4'". Cela permet d'obtenir des compositions équilibrées et de proposer toute la diversité requise pour accéder à l'exigeant répertoire de l'époque.

L'orgue. Autrement. Comme à la Belle époque.L'orgue. Autrement. Comme à la Belle époque.

Dans un paysage organistique alsacien fortement appauvri au cours des dernières décennies par la vague "tout-Baroque" qui a causé la disparition ou l'altération de nombreux orgues romantiques, l'orgue de Bischwihr est un vrai rayon de soleil. Son jeu et son audition démontrent, avec une totale simplicité, l'absurdité des "diktats" répétés à outrance à la fin du 20ème : "un orgue pneumatique ne vaut rien", "les tuyaux ne doivent pas être faits en zinc", "les Gambes sont inutiles", etc... Ces affirmations péremptoires et fausses ont conduit à la situation préoccupante où l'on trouve le même orgue "néo-baroque" un peu partout. Avec les conséquences que l'on imagine sur la motivation des organistes.
Ici, au contraire, l'héritage du 19ème a été assumé, les différences ont été respectées, et le souci de l'entretien du patrimoine l'a toujours emporté sur la volonté de sacrifier aux modes.

Le résultat est enthousiasmant : voici un orgue "différent", plein de charme, avec son "Doppelgedeckt", sa grande Flûte "aimable" et son Aeoline. Il accompagne son auditeur dans des paysages sonores très variés, allant d'un petit plein jeu aux ambiances oniriques et feutrées assurées par la "Suboctav Koppel". Un instrument à connaître absolument, car il constitue un véritable éloge à la diversité et à la différence. Il permet au visiteur d'élargir sa perception de la pratique musicale, puis d'étendre ses motivations à d'autres styles, d'autres techniques, et rencontrer d'autres personnages. C'est finalement à cela que l'on reconnaît un élément culturel de grande valeur. On en veut plus, des comme ça.

Le succès de l'initiative de 2017 honore particulièrement les décideurs locaux et ceux qui les ont conseillés.

Et cette bonne nouvelle pour l'Orgue alsacien permet de recommencer à rêver au retour à la vie d'un autre Weigle, beaucoup plus grand, oublié dans la poussière depuis 1980 en plein centre-ville de Strasbourg : celui de l'église St-Maurice.

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Immatriculation de l'orgue actuel : F680038003P01
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