Ichtratzheim, l'orgue Joseph Stiehr, le 28/08/2020.Cet orgue a été construit par Joseph Stiehr, dans un buffet-caisse à 3 plates-faces doté d'un décor néo-classique caractéristique du second quart du 19ème siècle. Il a été par la suite été deux fois reconstruit, son historique suivant donc un schéma courant pour les orgues alsaciens.
Historique
En 1837, Joseph Stiehr plaça à Ichtratzheim un petit orgue disposant d'un seul manuel et d'une pédale limitée à 18 notes. Le devis est daté du 08/05/1836. [IHOA] [ITOA] [PMSSTIEHR]
Dessin / projet de l'orgue Joseph Stiehr d'Ichtratzheim (1837).Le buffet réalisé diffère légèrement du projet initial par son ornementation : au lieu d'un "panneau trophée" situé au bas de la plate-face centrale, on a préféré ménager plus de place en hauteur pour les tuyaux, et placer une petite frise de motifs géométriques en haut. C'est d'ailleurs cette disposition, "cassant" la ligne supérieure horizontale qui a été retenue par la suite pour les évolutions de ce dessin de buffet. En effet, une ligne horizontale supérieure commune aux trois plates-faces souligne le côté rectangulaire du buffet. De plus, en position supérieure, un ornement de la plate-face centrale est sûrement plus visible depuis la nef.
L'église date de 1837 : édifice et orgue sont donc contemporains. Lors de l'enquête-inventaire de 1840, à la question "L'église est-elle assez grande ?", il fut répondu qu'elle est "belle et bien meublée"... (Ses dimensions sont de 15,5m x 8,65m.) Puis, au sujet de l'orgue, à la question de savoir s'il y en a un, la réponse fut : "de la première classe". [Barth]
Médard Barth y voit une probable ironie, et vu son expérience dans la lecture de ces enquêtes, c'est à considérer. Le second degré dans les sources peut être un piège redoutable, parce qu'on risque évidemment le contre-sens. En 1840, l'orgue Stiehr avait 3 ans, et était donc encore tout neuf, même si on n'était plus dans l' "enthousiasme de l'acquisition". Vu sa taille réduite, la réponse "de la première classe" pourrait sembler emphatique ou exagérée.
Voyons à quoi ressemblait le "voisinage organistique" d'Ichtratzheim en 1840, qui servait forcément de référentiel à une évaluation :
- Hipsheim, St-Georges et St-Ludan : Jean-André Silbermann, 1760 (I, 8j)
- Nordhouse, St-Michel : Sébastien Krämer, 1792
- Hindisheim, Sts-Pierre-et-Paul : Georg Friederich Merckel, 1758 (I, 8j)
- Lipsheim, St-Pancrace : Jean-Conrad Sauer, 1826 (orgue acquis d'occasion)
- Ohnheim : pas d'orgue. (Le premier est arrivé en 1866.)
- Fegersheim, St-Maurice : François Callinet, 1803
- Eschau, St-Trophime : Michel Stiehr, 1817 (I/P 15j)
- Limersheim, St-Denis : Joseph Chaxel, 1825 (I/P 13j ?)
- Plobsheim, Sts-Pierre-et-Paul : Jean Nicolas Toussaint, 1789 (I/P, 12j)
Ichtratzheim n'avait donc pas à rougir de son orgue neuf. En 1836, il y avait 257 habitants, et même ce petit instrument (I/P 13j) constituait un effort considérable ! La personne qui a répondu à l'enquête (a priori le curé) a donc probablement répondu "de la première classe" sans ironie.
En 1867, l'orgue a été réparé par les frères Wetzel. [ITOA]
Voici la composition relevée en novembre 1912, qui a servi de base aux travaux de Kriess. Elle n'est sûrement pas très éloignée de la composition d'origine, à part le Bourdon 16' et l'absence de Cornet (il s'agit peut-être d'une modification effectuée par les frères Wetzel en 1867) :
Les tuyaux de façade ont été réquisitionnés par les autorités en mai 1917. [IHOA] [PMSSTIEHR]
Le passage à deux claviers
Comme beaucoup d'orgues alsaciens construits au 19ème, cet instrument représentait un effort considérable pour la communauté qui en a fait l'acquisition. Mais il avait fallu faire d'importantes concessions : l'instrument souffrait de graves limitations, à commencer par un pédalier trop petit (18 notes, donc en pratique inutilisable) et l'absence d'un second clavier. Dès 1912, on avait demandé un devis pour agrandir l'instrument. Mais les travaux ne furent réalisés par Franz Heinrich Kriess qu'en 1927. [IHOA] [MAntz] [PMSSTIEHR]
Un document de la maison Kriess, daté de novembre 1912, donne l'ancienne composition et la nouvelle en regard : un Flauto dolce, un Cornettino 2-3 rangs, une Voix céleste et un Violoncelle 8', et même une Trompette de récit figuraient comme jeux neufs. Ce projet de novembre 1912 prévoit des sommiers manuels de 54 notes, un seul accouplement et une seule tirasse, ce qui indique probablement une traction mécanique. Un pédalier de 27 notes (C-d', donc jouable), mais pas le complément de pédale de 18 (C-f) à 27 notes (fis-d') lui-même. [MAntz]
Entre le projet initial et les travaux de 1927, il a fallu ajouter le remplacement des tuyaux de façade. Comme en attestent les photos antérieures à 1993, la façade remplacée avait une ligne de bouche totalement horizontale, et les tuyaux étaient tous écussonnés. Kriess a conservé les sommiers à gravures de Stiehr, faisant simplement usage d'un système pneumatique pour tirer les soupapes. Le second manuel a été réalisé par la pose d'une laye supplémentaire à l'arrière. La console resta en fenêtre, et le tirage des jeux mécanique. [MAntz] [ITOA]
Voici la composition déduite du projet de 1912, le relevé de Pie Meyer-Siat de 1968, et celui de l'inventaire de 1986. L'instrument a été doté d'une traction pneumatique des notes, permettant d'offrir deux accouplements à l'octave, et une tirasse récit :
Même si la Trompette de récit n'est donc restée qu'un rêve, c'était tout de même une très belle composition, et l'instrument permettait d'accéder à un répertoire très étendu. C'était un parfait exemple du style post-romantique alsacien.
De 1949 à 1964, l'entretien fut effectué par la maison Muhleisen. [IHOA]
Un devis de la maison Muhleisen, daté du 25/03/1950 propose quelques réparations (soufflets, râteliers vermoulus), la fourniture d'un complément de pédale : sommier supplémentaire et 9 tuyaux (fis-d') pour les trois jeux Soubasse, Octavebasse et Violoncelle, et, en option... le découpage de la malheureuse Voix céleste en une sorte de Larigot de 1'1/3. Apparemment, le tout fut réalisé, mais pas tout de suite : en 1950, la Voix céleste a été épargnée. Malheureusement pas pour longtemps. [MAntz]
Vers 1875, la Voix céleste a été découpée pour en faire un absurde Larigot 1'1/3. On ne sait pas par qui. [ITOA]
En 1993, Daniel Kern reconstruisit l'instrument avec une transmission mécanique, en supprimant le second manuel, et en construisant plusieurs jeux neufs inspirés de l'époque post-classique. [IHOA] [MAntz] [Caecilia]
Le buffet
Le buffet est inspiré de celui de Gertwiller (1832), qui avait été dessiné par l'architecte Théodore Kuhlmann. C'est un "buffet-caisse" doté d'une ornementation d'inspiration antique : pilastres et chapiteaux corinthiens, sphinx en frise. L'époque connaissait un fort engouement pour l'Egypte et la Grèce antiques. (C'est en 1830 que Jean-François Champollion et Ippolito Rosellini étaient revenus d'Egypte, validant leur compréhension des hiéroglyphes. La chapelle de Spechbach-le-Bas date de 1928.) Appliquée à l'orgue, cette ornementation fut "popularisée" par Walcker, en 1833, avec le buffet de l'église St-Paul de Francfort.
Ichtratzheim (1837)
Il est aussi apparenté à ceux de Hoffen (1846, avec profusion de motifs "antiques") ou Handschuheim (1849, réduit en largeur).
Car c'est par l'ornementation que l'on donnait de l'attrait à ces buffets aux lignes un peu minimalistes : en haut, il y a une corniche avec une frise, et à la ceinture, une frise de palmettes.
Caractéristiques instrumentales
Console en fenêtre frontale de 1993. Tirants de jeux de section carrée à pommeaux tournés, disposés en deux colonnes, une de part et d'autre du clavier. Clavier blanc.
Il y a une étiquette / plaque d'adresse, placée au-dessus des touches les plus aiguës du clavier, et disant :
Ordre des tirants à la console :
Mécanique suspendue.
Sommiers à gravures. L'extension de pédale de 18 à 27 notes a été réalisée à l'aide d'un petit sommier séparé.
Sources et bibliographie :
Remerciements à Maurice Antz.
Recherches d'archives. Dessin du buffet, devis Kriess de novembre 1912 et Muhleisen de 1950.
105. Ichtratzheim Wetzel, rép. par Kriess, 1927, 16 Jeux, 2 Clav. Péd.
ICHTRATZHEIM, Kt. Geispolsheim. - Liste von 1840. Darin in Spalte : Eglise : Est-elle assez grande ? Als Antwort darauf heisst es : Belle et bien meublée. In Spalte : Y a-t-il un jeu d'orgue ? lautet der Vermerk darauf: de la première classe (wohl ironisch). - Mit O. 1892, Visit.-Bericht - O. von Wetzel, rep. von Kriess 1927, mit 16 Reg., 2 Clav., Ped. MATHIAS 41.
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