Siltzheim, l'orgue Kriess.Décidément, les orgues d'Alsace sont toujours capables de nous apporter de belles surprises ! Cet instrument, acquis par Siltzheim en 1904 (et logé dans un buffet plus ancien) était jusqu'à très récemment totalement méconnu, et attribué de façon erronée. L' "organologie officielle alsacienne", aveuglée et assourdie par ses préjugés, son entrisme et ses clichés, était passée complètement à côté d'un instrument de grande valeur.
L'orgue de Siltzheim est un instrument unique, original, qu'il faut à tout prix étudier et mettre en valeur. Avant tout, il faut arrêter de l'attribuer "à Stiehr". OK, le buffet a été construit par la maison de Seltz, mais, on le verra, l'orgue actuel n'a pas grand chose à voir avec un Stiehr. Il y a des Stiehr ailleurs, en grande quantité : on n'en manque pas. Et non, les Stiehr ne sont pas "mieux" que les orgues Kriess. Ils sont différents. L'orgue de Siltzheim est un instrument post-romantique du début du 20ème siècle : ils sont devenus rares. Non pas à cause des guerres ou des sinistres, mais à cause de l'incurie d' "experts" de la fin du 20ème siècle, qui n'accordaient de valeur qu'à 2 ou 3 facteurs, et considéraient tout ce qui a été produit par les autres - surtout au cours de la "période allemande" - comme bon pour la chaudière.
On a eu de la chance : avec si peu d'informations, l'histoire aurait pu s'écrire comme en de nombreux autres endroits : on aurait "restauré" l'orgue Stiehr (i.e. construit un orgue neuf avec une composition ressemblant à celle d'un orgue Stiehr), en envoyant cette magnifique pièce de notre patrimoine à la déchetterie. Bien sûr sous les applaudissements des experts et de la presse locale. Mais non ! Siltzheim a su conserver (au moins l'essentiel de) son orgue "Spätromantik". Un instrument sur lequel, au lieu de jouer de la musique parisienne, on accueille Rheinberger, Reger et Karg-Elert. Ou Théophile Stern, si on veut. Retour sur une des belles surprises de l'orgue alsacien contemporain.
Historique
C'est vers 1861 que fut posé à Siltzheim un petit orgue Stiehr, dont on ne sait pas grand chose, si ce n'est qu'il avait une console latérale. Son buffet, par contre, a été conservé. [IHOA] [PMSSTIEHR]
En 1904, lors du renouvellement de l'orgue, il a été décidé de garder le "buffet caisse" fourni par la maison Stiehr pour son orgue de 1861. (On trouve à peu près le même à Thal-Marmoutier, Gingsheim, Blaesheim, Schwenheim, Uttwiller...) Même si l'expression "buffet caisse" est technique et n'a rien de péjoratif, ce format de buffet est quand même une solution "à moindre coût", essentiellement issue de l'influence des architectes au milieu de 19ème siècle. Mais un buffet est un meuble, et en Alsace, on ne change pas un meuble comme ça ! Ce choix de garder le buffet est donc compréhensible. Il explique toutefois la confusion ultérieure sur l'esthétique et l'attribution de cet orgue... qui a fini par masquer son intérêt patrimonial. En clair, cette belle partie instrumentale aurait mérité un buffet assorti. Là, malgré tous les efforts réalisés au début du 20ème siècle, dans l'esprit de beaucoup de gens mal informés, Silthziem a toujours "un vieil orgue Stiehr". L'organologie a bien sûr essayé de valoriser ces instruments, mais tout le monde a compris que c'était un peu sur-joué : un orgue à un seul manuel, avec un pédalier réduit (donc injouable en pratique), et une mécanique qui - avouons-le - tient plus du sabot que de l'escarpin peut certes avoir un intérêt historique, et peut avoir une belle sonorité... mais il reste un instrument musicalement très limité. Car ce qui compte, c'est la musique, pas juste les sons. Et soyons francs : une console latérale peu ergonomique à la mécanique bruyante nuit évidemment à l'interprétation.
Ce n'est pas que les orgues Stiehr manquent de qualités - au contraire. Surtout ceux de la première moitié du 19ème, car clairement, vers 1860, la vieille maison de Seltz, après avoir profité pendant des décennies d'un marché "facile", quasi captif et florissant, avait bien 20-30 ans de retard. Or, l'autarcie et le repli sur soi se paye forcément un jour. Et force est de constater que des orgues Stiehr, souvent petits et donc aux possibilités limitées, on en a beaucoup. Ils ont été acquis par des collectivités au prix d'un effort considérable, sans faire de concession à la qualité, mais trop souvent comme un "bien d'équipement". Et ne font donc souvent pas rêver. Ajoutons qu'ils sont généralement affectés de limitations graves (pédalier incomplet). Mais surtout... de cet orgue de 1861, on ne sait pratiquement rien.
La console étant latérale, on voit mal la maison Stiehr y mettre deux claviers manuels. (C'est possible, mais beaucoup plus compliqué, et pas du tout dans les habitudes de la maison de Seltz.) L'orgue de 1861 n'avait donc a priori qu'un manuel. Sauf que... les sommiers actuels, conservés, correspondent à un orgue à deux manuels. Il y a donc là une incohérence qu'il faudrait expliquer.
Historique
L'orgue a été reconstruit en 1904 par Franz Xaver Kriess. [IHOA]
La Belle Epoque
C'était vraiment la Belle Epoque, surtout pour la facture d'orgues alsacienne ! L'instrument de Siltzheim est pratiquement contemporain de celui d'Ohlungen. Instrumentalement, ils se ressemblent beaucoup, mais celui d'Ohlungen a la chance d'avoir un très joli buffet, réalisé par un vrai ébéniste : la maison Hettich de Haguenau.
On sait qu'à la fin du 20ème siècle, la maison de Molsheim avait mauvaise réputation, conséquence d'agissements "pragmatiques" pratiqués dans les années 1950-1960. Mais en 1905, c'était le contraire : Franz Xaver Kriess avait de sérieuses références, et construisait des instruments de grande qualité. On peut le vérifier aujourd'hui en allant jouer ou écouter les orgues de Flexbourg (1894) ou Ranrupt (1900). L'année 1902 fut déterminante pour la maison Kriess, avec l'achèvement de l'orgue de Coume (57) (malheureusement au destin tragique), et celui de Dorlisheim, qui est resté très authentique, et où on peut prendre toute la mesure du talent de Franz Xaver Kriess.
Le style pratiqué
Le modèle de Franz Xaver Kriess était à la fois original et plein de bon sens : il ne pratiquait pas de sous-traitance, mais se fournissait en éléments de qualité - généralement auprès de la maison Weigle. Ce modèle était clairement celui d'un "intégrateur", certes loin de l'image d'Epinal de "l'artisan qui fait tout dans son atelier", mais parfaitement adapté au contexte. Plutôt que de bricoler des transmissions ou d'essayer de concevoir lui-même des consoles (au risque d'obtenir un résultat à l'ergonomie douteuse), il se fournissait chez les meilleurs en Europe, assemblait l'instrument, puis se concentrait sur les domaines où il avait la plus grande valeur ajoutée : ajouter des éléments "locaux", ceux qui définissaient son style, et bien sûr l'harmonisation.
Ce qui marque ce style est un ancrage profond dans l'orgue romantique germanique. Richesse en jeux de fonds, équilibre du nombre de jeux entre les manuels. Le répertoire qu'il avait en tête est clairement défini. Mais le résultat était loin d'être un orgue "d'outre Rhin".
Le Hautbois à anches libres
Franz Xaver Kriess avait l'habitude de placer au récit un jeu à anches libres. Ses Clarinettes sont emblématiques, et il est très triste que beaucoup ont été éliminées à la fin du 20ème siècle, pendant les années noires de la facture d'orgue. L'idée n'est pas révolutionnaire en soi : la maison Walcker a longtemps fait usage de jeux à anches libres, même en Alsace (Husseren-Wesserling, anche de pédale, en 1857, Haguenau, St-Georges en 1867...)
Même si ces jeux sont peu courants en Alsace, il y a quand même une tradition alsacienne d'utiliser des anches libres, avec les Physharmonica de Valentin Rinkenbach. Les Callinet de Rouffach ont aussi construit des jeux à anches libres, comme à Oltingue ou Wolxheim.
Le Hautbois de Siltzheim est vraiment un jeu unique : non seulement il est à anches libres, mais ses résonateurs sont en bois tourné. On l'a vu, la tuyauterie de ces orgues n'était pas censée être "artisanale", mais là, on trouve une bonne exception à cette règle : on réalise soi-même, à l'atelier, les composants spécifiques pour lesquels on a une idée originale.
L'extraordinaire Hautbois (à anches libres !) en bois tourné.La composition d'origine
L'orgue de Siltzheim a malheureusement été modifié en 1957. En particulier deux jeux du grand-orgue ont été remplacés par des Mutations (Quinte et Tierce), qui étaient alors à la mode. La question est bien sûr de savoir quels sont ces deux jeux perdus. Ce qui saute aux yeux, ce sont les maladresses de la composition actuelle, en particulier l'absence de Flûte 4' et de Gambe au grand-orgue. De façon surprenante, y a une Gambe au récit, alors que le Salicional (qui est plutôt un jeu de récit, surtout qu'on comprend qu'il était associé à la Voix céleste) est au grand-orgue. Gambe et Salicional ont donc probablement été échangés.
En absence de composition publiée, on ne peut que comparer avec les orgues Kriess contemporains pour retrouver la configuration originelle. Or, ils sont tous très différents : ce sont loin d'être des instruments stéréotypés, et chacun a sa personnalité propre. Celui de Siltzeim (peut-être parce que les sommiers ont été repris à sa construction) se distingue une répartition atypique du nombre de jeux entre les manuel : c'est un "grand" grand-orgue (10 jeux) et un petit récit (5 jeux). Les orgues Kriess ont généralement des manuels de taille comparable (le récit a 2 ou 3 jeux de moins que le grand-orgue) :
- Dorlisheim, 16 jeux : 7 (g.o.) + 6 (récit) + 3 (ped.)
- Coume, 28 jeux : 12 + 10 + 6
- Mont Ste Odile, 19 jeux : 8 + 8 + 3
- Heiligenberg, 24 jeux : 11 + 8 + 5. Celui-ci peut nous aider : d'abord, lui aussi a été construit sur la base d'un instrument de la maison Stiehr, et il a 11 jeux aux grand-orgue. Sa composition est connue (car le devis a été retrouvé). Il est de 1906. Il a une Gambe au grand-orgue (comme tous les autres instruments pris en exemple), et une Flûte à cheminée 4'.
Il est clair qu'il doit y avoir une Gambe au grand-orgue : ce jeu est totalement indispensable dans cette esthétique. (Ce qui rend sa suppression ou son échange calamiteux : l' enlever, c'est priver l'instrument d'une bonne part de son ADN.) Et tous les exemples, sauf Dorlisheim, ont une Flûte à cheminée 4' au grand-orgue (à Dorlisheim, où le grand-orgue n'a que 7 jeux, elle est au récit, et c'est d'origine). La Flûte 4', à cheminée, est donc presque à coup sûr un des deux jeux manquants. Reste à trouver le deuxième.
Un Flauto dolce 8', comme à Dorlisheim, Heiligenberg ou au Mont Ste-Odile paraît être un excellent candidat. Le résultat est cohérent, et l'orgue dispose alors du "carré d'or" de jeux de 8 pieds de l'esthétique romantique : un Principal, une Flûte, un Bourdon et une Gambe.
De plus, la transmission d'origine permettait d'avoir les fameux accouplements à l'octave, caractéristiques du post-symphonisme, et qui permettaient d'élargir considérablement les possibilités musicales de l'instrument. Il est clair qu'avec une telle transmission, les accouplements à l'unisson ("normaux") étaient au complet (II/I, I/P, II/P). L'accouplement du récit sur le grand-orgue à l'octave grave (II/I 16') est presque certain, et celui à l'octave aiguë (II/I 4') fort probable.
Reste le 4' de pédale. Pour préparer son ouvrage sur les Stiehr, Pie Meyer-Siat releva la composition en 1969 : c'est la même que l'actuelle, mais il a oublié l'accouplement et la tirasse. De plus, il nota le 4' de pédale comme étant "récent". Ce qui est surprenant, puisque les jeux en 8' et 4' de la pédale sont actuellement en extension de la Soubasse. Mais il est toujours possible que Jean-Georges Koenig a ajouté une octave au rang de Bourdons de pédale, en utilisant un tirant d'accouplement à l'octave. Hypothèse que nous retiendrons ici. [PMSSTIEHR]
On peut donc probablement considérer cette composition comme d'origine :
Ça, ça fait rêver ! Le tout est très cohérent, et conforme aux habitudes de registration des organistes alsaciens de l'époque. Il ne manque qu'un Violoncelle de pédale... Mais c'est quand même un instrument de 17 jeux réels, fondé sur 16', plein de possibilités, et avec ses accouplements à l'octave, le résultat devait être grandiose !
La Flûte 'harmonique'
La Flûte 4' du récit est appelée "Flûte harmonique" à la console. Or, elle n'est pas harmonique (i.e. les tuyaux du dessus n'ont pas de sur-longueur en 8' et de trou pour les faire octavier). L'explication semble être un problème de traduction : la Flûte 4' ouverte prenait à l'époque différentes appellations pour se distinguer de la Flûte à cheminée (Rohrflöte). L'une d'elle était "Harmonieflöte", ou Flûte d'harmonie, qui peut vite devenir "Flûte harmonique", surtout si on n'est pas familier de l'orgue romantique parisien et donc averti de la confusion qui peut en résulter en français.
Les tuyaux de façade ont été réquisitionnés par les autorités en 1917. [IHOA]
Ils ont été remplacés en 1924 par Georges Schwenkedel. [IHOA]
Mais, en 1931, c'est à nouveau la maison Kriess, par Franz Heinrich Kriess à qui on confia l'orgue pour un entretien. [IHOA]
L'instrument a subi des dommages de guerre en 1944. [IHOA]
Une transformation a été faite par Jean-Georges Koenig en 1957. [IHOA]
La transmission a malheureusement été mécanisée. Du coup, les accouplements à l'octave ont disparu, ce qui est regrettable car l'impact sur les possibilités sonores a été considérable. Au moins deux jeux - des Mutations, alors à la mode : une Quinte 2'2/3 et une Tierce 1'3/5 ont pris la place de deux jeux du grand-orgue. Il est probable que la Gambe (aujourd'hui au récit) et le Salicional aient été échangés. Il est aussi question de l'ajout d'un 4' de pédale (ce qui cadre bien avec les années 50), mais comme ce 4' est en extension de la Soubasse (comme le 8'), une modification aurait été compliquée. Il est quand même possible qu'une octave ait été ajoutée au rang de Bourdons donnant le 16' et le 8'. Les faux-sommiers de la Mixture ont l'air contemporains des deux Mutations, ce qui est plutôt suspect. Notons que les sommiers de pédale sont restés à membranes.
Il y eut une réparation en 1982, menée par Willy Meurer. [IHOA]
L'orgue a été "re-découvert" en 2023. [OrganIndexDe]
Il était jusque là attribué à Stiehr (genre : "un Stiehr malheureusement 'pneumatisé' par la méchante, méchante période allemande", dixit les "experts"). ("Pneumatisé" est un terme péjoratif et tendancieux, issu de la (très longue) opération de désinformation destinée à faire croire que les transmissions pneumatiques sont moins bien que les mécaniques.) De fait, tous les inventaires (y-compris celui-ci dans son ancienne version...) sont "passés à côté" de l'intérêt de l'instrument de Siltzheim. Jusqu'à peu, on ignorait totalement la présence de cet exceptionnel Hautbois, sûrement unique au monde... Heureusement qu'il y a encore des "visiteurs d'orgues," beaucoup plus compétents que certains "experts", pour continuer à faire vitre notre patrimoine. Merci à eux !
Caractéristiques instrumentales
Console indépendante face à la nef, fermée par un couvercle basculant. Tirants de jeux de section ronde munis de porcelaines, placés en deux gradins de part et d'autre des claviers. Les tirants du grand-orgue sont à gauche.
Mécanique à équerres pour les manuels, électro-pneumatique pour la pédale.
Les sommiers des manuels sont à gravures. La pédale a des sommiers à membranes.
Une vue sur la tuyauterie du grand-orgue.
Les résonateurs du Hautbois font irrésistiblement penser aux vases acoustiques,C'est vraiment une découverte enthousiasmante ! Il faut dire que les inventaires ne permettaient pas de deviner le grand intérêt à la fois historique et technique de cet orgue remarquable. "Sur le papier", on y voyait que les maladresses résultant de son altération en 1957, et on n'en comprenait pas la logique. De plus, l'orgue est attribué à l'auteur... de son buffet.
En remettant l'instrument dans son vrai contexte, c'est-à-dire l'orgue post-romantique du début du 20ème siècle, tout redevient cohérent et lisible. L'Alsace dispose ici d'un orgue original, de grande valeur, jusqu'ici méconnu. Il est vraiment souhaitable qu'il soit mis en valeur, et que les altérations de 1957 soient corrigées : il le mérite amplement.
...et en plus, il y a cet extraordinaire Hautbois !
Webographie :
Sources et bibliographie :
"24) Siltzheim, 20" dans la liste des reconstructions
288. Siltzheim rép. par Kriess, ca. 1860, 20 Jeux, 2 Clav. Péd., sommier méc., traction méc., soufflerie électr.
SILTZHEIM, Kt. Sarre-Union. - 1840, Liste, ohne O. - 1892, Visit.-Bericht, mit O. - Nach MATHIAS 49, O. von ca. 1860, mit 20 Reg., 2 Clav., Ped. - Rep. von Kriess, O. mit 20 Reg., 2 Clav., Liste von Kriess von 1924.
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