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Les orgues de la région d'Ensisheim
Hirtzfelden, St-Laurent
1917 degr > Dégâts
Hirtzfelden, l'orgue Martin Rinckenbach, dans son buffet Rabiny.
Les photos sont de Martin Foisset, le 24/06/2018.Hirtzfelden, l'orgue Martin Rinckenbach, dans son buffet Rabiny.
Les photos sont de Martin Foisset, le 24/06/2018.

C'est un instrument fort intéressant que l'on peut découvrir à Hirtzfelden. L'endroit est chargé d'histoire : certaines parties de l'église remontent au 13ème siècle. (Le clocher est authentiquement roman). Dans une région très riche en instruments passionnants, cette localité ne fait pas exception. Souvent attribué de façon incompréhensible à Joseph Rabiny (alors qu'il ne renferme que deux jeux de cet organier du 18ème qui reste décidément assez difficile à cerner), cet orgue est en fait un témoin méconnu de la belle facture pratiquée en Alsace dans le dernier tiers du 19ème siècle.

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L'orgue Joseph Rabiny,
1790
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Historique

En 1790, Joseph Rabiny construisit un orgue pour Hirtzfelden. [IHOA] [ITOA] [HOIE]

L'attribution à Rabiny est attestée par la présence de sa signature au dos de la tourelle centrale. Le dessin du buffet, avec ses entablements ondulants sur les grandes tourelles, est fort voisin de celui de Zimmersheim (également "en harpe"). L'histoire de cet instrument, telle que nous l'a léguée l'organologie de la fin du 20ème siècle, comporte de nombreuses erreurs et d'incohérences. Si bien qu'on ne sait finalement pas grand chose de cet orgue, sinon qu'il ne donna pas satisfaction à Hirtzfelden. Le devis date du 12/07/1789 (!), et une réception (contestée par la suite) paraît avoir eu eut lieu le 11/01/1790. L'orgue réalisé semble avoir été plus réduit que ce qui était prévu au devis, où un Clairon de pédale, curieusement noté en 8' constituait par exemple un quatrième jeu. Le devis contient des incohérences et des choses très surprenantes : il propose un dessus d'écho muni d'un Cornet 5 rangs, un Cromorne, un Hautbois, et, en plus, un Cornet décomposé (dont le 4' aurait été un Prestant). Puis il est précisé que ces "7" jeux auront 27 notes. Or, cela fait 8, à moins que le Cromorne/Hautbois n'ai été conçu comme un seul jeu (basse+dessus), ce qui est impossible pour un clavier qui n'est qu'un dessus... Ce dessus d'écho, probablement, n'a finalement été réalisé qu'avec un seul jeu, un Cornet de 5 rangs. De fait, le devis semble avoir été réalisé à la va-vite. La composition finale a été déduite d'un devis d'Antoine Herbuté de 1835. [ITOA] [PMSAEA89] [PMSAEA69]

Composition, Contrat 1790
Manuel, 51 n. (C-d''')
Basson au devis
Sûrement 2 (doux et fort)
Echo, 27 n. (c'-d''')
Au devis, avec Cromorne et Hautbois
Pédale, 15 n. (C-d)
Au devis était aussi prévu un Clairon 8'...
[HOIE] [PMSAEA69] [PMSAEA89]

La signature de Rabiny, au dos de la tourelle centrale.
Notons qu'il y en a une seconde : "Rieger". On ne peut que sourire en pensant que,
dans 200 ans, l'orgue sera peut-être attribué à la célèbre maison autrichienne,
"une signature au dos du buffet en constituant la preuve irréfutable"...La signature de Rabiny, au dos de la tourelle centrale.
Notons qu'il y en a une seconde : "Rieger". On ne peut que sourire en pensant que,
dans 200 ans, l'orgue sera peut-être attribué à la célèbre maison autrichienne,
"une signature au dos du buffet en constituant la preuve irréfutable"...

L'affaire déboucha sur un mémorable procès entre Rabiny et Joachim Henry. La cause paraît avoir été une "contre-expertise", menée par Henry, au cours de laquelle l'instrument fut évalué bien bas. Weinbert Bussy et Martin Bergäntzel furent ensuite convoqués comme contre-contre-experts. Rabiny finit par avoir gain de cause, et Hirtzfelden dut payer le solde. [HOIE] [PMSAEA89]

Les 16 pages de l'article de Pie Meyer-Siat relatant ce procès ne permettent en gros que de conclure deux choses : Joachim Henry ne savait pas que l'on pouvait construire des Bourdons à calottes soudées (!), et l'orgue Rabiny souffrait de fuites, de problèmes mécaniques (ressorts), et était fort mal harmonisé. [PMSAEA89]

Cela concorde avec le témoignage de l'organiste Laaserois, de Dijon, ami de Jean-André Silbermann. Ce dernier l'a consigné dans ses archives : "[Rabiny] kan noch wohl eine Pfeiffe machen, aber im Holtzwerck kan er nichts arbeiten, und kan auch kein gute Termperatur machen". ("Il se débrouille bien avec les tuyaux, mais est nul en menuiserie et ne sait pas non plus faire une partition.") (Donc accorder un orgue, ce qui commence par "partitionner" l'octave et donc d'appliquer le tempérament choisi.) [ArchSilb]

Il y eut une réparation en 1805. [HOIE]

On connaît le nom de l'organiste en 1805 : Joseph Kessler, et en 1825 : François Jecker. [PMSAEA89]

L'orgue a été transformé en 1836, par Antoine Herbuté. [ITOA] [HOIE] [PMSAEA69]

On tient du conseil de fabrique que "la réparation des orgues était d'une nécessité absolue". Une Flûte 4' fut ajoutée à la pédale (qui, rappelons-le, n'avait que 15 notes...), et un Salicional remplaça la Tierce au grand-orgue. Herbuté avait noté sur son devis que le jeu de Tierce était "hors d'état d'être réparé". La liste des éléments à réparer ou à refaire était impressionnante. [PMSAEA69]

L'instrument a encore été transformé en 1855 (3 changements de jeux attestés). [ITOA] [HOIE]

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Historique

En 1879, Martin Rinckenbach construisit un orgue pratiquement neuf, en conservant le buffet et quelques éléments de l'instrument précédent. [IHOA] [ITOA] [HOIE] [PMSAEA69]

Il s'agissait de doter l'instrument d'un second clavier complet (un récit). Mais le grand-orgue devait aussi être totalement repensé. En fait, Hirtzfelden voulait enfin disposer d'un orgue adapté à son usage, et donnant satisfaction.

Martin Rinckenbach a apposé sa plaque à la console (il ne l'a pas fait à Heiteren ou Fessenheim), mais n'a pas fait figurer cet instrument dans sa liste d'opus. Dans la chronologie, il se situe entre les numéros 4 et 5.

Les tuyaux de façade ont été réquisitionnés par les autorités en mars 1917. [HOIE]

En 1934, Jules Besserer électrifia la soufflerie. C'est probablement lui qui posa de nouveaux tuyaux de façade, et qui remplaça la Trompette de pédale par un curieux Quintaton 4'. [HOIE] [PMSAEA69]

En 1976, Christian Guerrier transforma l'instrument. [ITOA] [HOIE]

Il compléta la pédale de 15 à 27 notes et posa deux tirasses. Il remplaça malheureusement la Flauto dolce du grand-orgue par... une Rauschquinte 2 rangs !

C'est certainement le jeu d'orgue le plus incongru que l'on puisse imaginer dans ce contexte... L'équivalent d'une cornemuse dans un quatuor romantique.

De 1976 semblent aussi dater la Mixture, ainsi que le 4' de pédale actuel.

Le buffet

Il s'agit du buffet de l'orgue Rabiny (1790), évidemment modifié pour être plus ouvert. Trois tourelles, la plus petite au milieu étant ronde (les grandes sont plates), sont séparées par deux plates-faces à claires-voies courbes, ornées de motifs floraux. L'entablement des grandes tourelles, ondulant "en harpe" (ou "volutes"), est d'un dessin commun en Souabe ou en Suisse occidentale. Le buffet ressemble beaucoup à celui de Zimmersheim ; une version moins ornée se trouve à Katzenthal. En 1764, Karl-Joseph Riepp avait utilisé cette disposition à la cathédrale de Besançon (le buffet de l'orgue de chœur actuel). Jean-Frédéric I Verschneider réalisa aussi des buffets très semblables : à Oermingen, église protestante (1826), puis en Moselle à de nombreuses reprises : Mittersheim St-Hubert. (57), Fénétrange luth. (57), Henridorf Ste-Croix (57) (l'instrument venait de Rohrbach-lès-Bitche), Brouviller St-Remi (57), Dolving St-Martin (57).

Les jouées sont au menu de l'ornemantation, tout comme les frises à oves et à dards. Claires-voies en lambrequins pour les tourelles. Deux angelots sont placés sur la tourelle centrale, assis sur une nébulosité : l'un joue de la trompette et agite un grelot, l'autre du tambour (il avait peut-être deux baguettes à l'origine). Ils sont trois à Zimmersheim, dans une position très cocasse, où celui du centre s'affaire sur deux timbales alors que les deux autres lui jouent de la trompette directement dans les oreilles... Ceux de Hirtzfelden ont l'air plus concentrés, surtout le batteur. Il est vrai que dans cette position, un geste mal contrôlé enverrait vite son collègue par-dessus le bord du nuage. [IOLMO]

Caractéristiques instrumentales

Composition, 2018
Récit expressif, 54 n. (C-f''')
MR
MR
MR ; basses en bois
(c-f''')
MR
MR
Grand-Orgue, 54 n. (C-d''')
Entailles ; c'-d''' sur le vent, Gis-h en façade, C-G en bois bouché
MR ; ogives ; 33 en métal sur le vent, 6 en métal postés, 12 en bois postés
MR ; entailles, sauf fis''-d''' au ton
MR
MR ; harmonique sur c'-c'''
Ancienne, réharmonisée (dents)
1976 ; sur la chape du Flauto dolce ; en fait : Cymbale 2 rgs
C c c' c'' c'''
1/2' 1' 1'1/3 2' 2'2/3
1/3' 2/3' 1' 1'1/3 2'
1976
C c c' c''
1' 1'1/3 2' 4'
2/3' 1' 1'1/3 2'2/3
1/2' 2/3' 1' 2'
(c-d')
Ancien, de facture fort maladroite
MR
Tirant
Pédale, 27 n. (C-d')
MR ; chape de la Trompette
Chape vide
Du Violoncelle ; avait reçu un 4' en 1976
I/P
[ITOA] [Visite] [MFoisset] [RLopes]

MR=Martin Rinckenbach

Console:
La console en fenêtre.La console en fenêtre.

Console en fenêtre frontale, avec de nombreux éléments Rinckenbach (bloc-claviers, pommeaux des tirants). Tirants de jeux de section carrée à pommeaux tournés munis de porcelaines, situés en deux fois deux colonnes de part et d'autre des claviers. Porcelaines typiques de Rinckenbach à l'époque (sauf celles des Mixtures), y-compris le code couleur : lettres noires pour le grand-orgue, rouges pour le récit, et bleues pour la pédale. Porcelaine blanche muette pour le 4' de pédale ; elle a été effacée, mais conserve une trace de l'inscription Trompette 8'. Porcelaine à lettres gothiques (autre provenance ?) pour l'accouplement des claviers. Porcelaine à fond rose (récupération sur un Rinckenbach plus tardif ?) pour la Mixture.

Claviers blancs (1879). Le grand-orgue a 54 touches (C-f''') mais il n'y a que 51 notes au sommier (C-d''').

Commande des deux tirasses par cuillers à accrocher (récentes). Pédalier de Guerrier (1976). Plaque d'adresse ovale, en lettres gothiques noires sur fond blanc, en Français et d'un modèle original chez Rinckenbach :

Martin Rinckenbach.
Facteur D'orgues
Ammerschwihr.
He Alsace.
La plaque Rinckenbach à Hirtzfelden.La plaque Rinckenbach à Hirtzfelden.
Liebl.
Gedackt
8'
Geigen
principal
8'
Salicional
8'
Fugara
4'
Voix
céleste
8'
Kopel.
 
Bourdon
16
Flute
8
Violoncello
8'

 
Montre
8'
Prestant
4'
Doublette
2'
Mixture
3-4 fach
Bourdon
8'
Gamba
8'
Floete
8'
Rausch-
quinte
2 fach
Cornet
Trompette
8'
Transmission:

Mécanique suspendue pour le grand-orgue, à équerres pour le récit et la pédale.

Sommiers:

Sommiers à gravures. Un sommier diatonique de 51 notes, avec basses aux extrémités pour le grand-orgue (Rabiny ?). Pour loger la chape double de la "Rauschquinte", une autre chape semble avoir été sacrifiée. Un sommier de Rinckenbach de 54 notes pour le récit (d'une facture comparable à ceux de Valentin Rinkenbach). Deux sommiers (diatoniques) pour la pédale originelle, peut-être de Rabiny (chapes clouées), mais dont les tampons de laye font plus penser à Callinet / Herbuté. Complément de pédale placé dans le soubassement, au centre, récent (postages en Vestaflex) sous le récit.

Tuyauterie:
La tuyauterie du grand-orgue.
De bas (accès, arrière du grand buffet) en haut (façade) :
la Trompette, la Mixture (faux-sommier récent),
la Gambe, la Doublette, la Flûte harmonique 4',
puis l'effrayante "Rauschsquinte" (Cymbale) de 1976,
(avec son faux-sommier en contre-plaqué, ce qui lui va bien...),
le Bourdon 8', le Prestant, la Montre.
Les postages du Cornet sont juste derrière la façade. (Donc ici tout au fond.)La tuyauterie du grand-orgue.
De bas (accès, arrière du grand buffet) en haut (façade) :
la Trompette, la Mixture (faux-sommier récent),
la Gambe, la Doublette, la Flûte harmonique 4',
puis l'effrayante "Rauschsquinte" (Cymbale) de 1976,
(avec son faux-sommier en contre-plaqué, ce qui lui va bien...),
le Bourdon 8', le Prestant, la Montre.
Les postages du Cornet sont juste derrière la façade. (Donc ici tout au fond.)

Seuls le Cornet et la Doublette semblent remonter à l'orgue Rabiny. Le Cornet est d'une facture très maladroite. Au point que c'en est presque touchant : quel contraste entre la beauté de son son et son aspect physique... Comme quoi, même un jeu réalisé de façon fort approximative peut, entre les mains d'un bon harmoniste, donner un résultat sonore enthousiasmant.
De 1976 datent la Mixture et cette fameuse "Rauschquinte" (en fait une Cymbale 2 rgs) complètement étrangère à l'esthétique de l'instrument.
La tuyauterie de 1879 est de très grande qualité.

Bien que très empoussiérée, cette tuyauterie est donc la bonne surprise de l'instrument. Le Bourdon 8' a des aplatissages en ogive et des dents sur les biseaux. La Trompette est de toute beauté. Le Violoncelle de pédale dispose de freins harmoniques ; il est placé sur la chape avant. Entailles de timbre, bourdons à calottes mobiles, bouches arquées au grand-orgue : si on fait abstraction des deux Mixtures, l'ensemble fait preuve d'une belle cohérence.

La tuyauterie de pédale pose quelques questions. Sur les 15 premières notes (C-d), le Violoncelle est de Martin Rinckenbach, ainsi que - au moins - l'harmonisation de la Soubasse et de la Flûte 8'. La composition de la pédale au cours de l'histoire n'est pas bien connue, car sujette à de nombreuses incohérences. Le quatrième jeu placé en 1879 (1ère chape) était une Trompette de pédale. En 1967, Pie Meyer-Siat trouva... un Quintaton 4' (!). En 1976, Guerrier y plaça un Principal 4' et a probablement déplacé le Violoncelle sur la chape de la Trompette. Le complément de pédale (dis-d') est placé sur un sommier moderne, mais la tuyauterie a l'air ancienne. En particulier, le complément du Violoncelle semble venir de Martin Rinckenbach. Deux explications sont possibles : soit la pédale avait déjà été étendue avant 1976 (sur un sommier aujourd'hui disparu), soit Guerrier a amené dans l'orgue des tuyaux Rinckenbach récupérés ailleurs.

Cet orgue est important d'un point de vue historique, car il illustre qu'une grande partie de l'héritage laissé par le 18ème siècle au 19ème n'était pas très reluisant... Tous les facteurs du 18ème n'étaient pas des génies, et tous les orgues du 18ème n'étaient pas des chef-d'œuvres, n'en déplaise à l'organologie de la fin du 20ème siècle. A nouveau, il est permis de douter que ce fameux Rabiny ait vraiment réalisé lui-même un 4-claviers à Guebwiller. Ce qui reste de la production de ce "précurseur" des Callinet laisse vraiment penser qu'un tel instrument était totalement hors de sa portée. Il faut souhaiter que des recherches objectives soient un jour menées pour clarifier cet épisode de l'histoire de la facture d'orgues en Alsace.

Les données historiques, encombrées de petits détails mais souvent lacunaires, ne doivent toutefois pas faire oublier l'essentiel : l'orgue actuel de Hirtzfelden est un instrument particulièrement attachant et réussi. Il doit être pris pour ce qu'il est : un orgue totalement romantique, resté plutôt authentique, et proposant ses belles sonorités dans une jolie ambiance "fin 19ème". Il ravira les musiciens et auditeurs enthousiasmés par la diversité des palettes sonores proposées par l'orgue romantique alsacien. Il mériterait vraiment de retrouver une Flauto dolce. On en trouve une très belle, de Martin et Joseph Rinckenbach (1904), à deux pas de là : à Biltzheim. Elle pourrait servir de modèle.

Références Sources et bibliographie :

Carte Localisation :

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Immatriculation de l'orgue actuel : F680140001P02
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