Le magnifique buffet néo-gothique de l'orgue de Spechbach-le-Haut.Disons-le tout de suite : il n'y a pas d'orgue Verschneider à Spechbach. Il y a un orgue prodigieux - de Georges Schwenkedel - à Spechbach-le-Bas, mais le Verschneider de l'église Saint-Martin de Spechbach-le-Haut a été détruit durant la Première guerre mondiale. Quand on voit les photos de l'église "après", on se rend compte qu'il a déjà été miraculeux d'avoir pu sauver les statues historiques, dont la Vierge de Pitié du 15ème siècle. Aujourd'hui, malheureusement, la magnifique boiserie néo-gothique qui orne la tribune contient une partie instrumentale... dont on a peine à nommer le style. En tous cas, les deux ne vont pas du tout ensemble ! Cela ne choquait personne, apparemment, dans les années 1990.
Mais si l'étude de notre patrimoine nous confronte souvent à des épisodes regrettables, elle nous fait aussi parfois découvrir de bien belles choses. Entre 1923 et 1992, Spechbach-le-Haut a hébergé un orgue extrêmement intéressant, doté d'excellentes possibilités musicales, et à la portée historique non négligeable. Cet instrument, même s'il n'existe plus, vaut la peine qu'on se souvienne de lui. Car la facture d'orgues de la fin du 20ème et du début du 21ème, en tournant le dos à la tradition alsacienne, se trouve clairement dans une impasse, comme on le constate amèrement aujourd'hui. Peut-être que les instruments des années 1920-1930 seront une source d'inspiration pour son avenir. Ils ont de quoi inspirer, en tous cas. Retour sur un orgue disparu, mais enthousiasmant !
Historique
Il n'y avait pas d'orgue au 18ème siècle. Un premier instrument est attesté à Spechbach-le-Haut en 1840. On en ignore l'origine, mais on sait que son organiste s'appelait J.-B. Lindecker en 1842. L'église a été reconstruite entre 1860 et 1864. [IHOA]
Historique
C'est le 21/07/1870 que fut reçu l'orgue Jean-Frédéric II Verschneider commandé le 07/02/1869. [IHOA]
L'instrument a été bien entretenu, puisqu'on note une réparation en 1892, par Joseph Antoine Berger. [IHOA]
La localité a été évacuée en décembre 1915, et les bunkers envahirent le paysage. Le 02/11/1921, la commune a été décorée de la Croix de guerre 1914-1918, et on sait ce que ça veut dire... L'orgue Verschneider a été détruit vers 1917. [IHOA]
Sûrement lors des combats de septembre 1917. Dans "Les églises d'Alsace martyres de la guerre de 1914-1918", Gilles Sifferlen raconte : "La belle église gothique, où les échafaudages d'avant la guerre, encore debout, à dessein d'une restauration totale, laissent entrevoir, dans le plafond de la nef, à gauche, une grande crevasse. Le superbe chœur et l'autel principal, provenant de la Toussaint de Strasbourg, s'harmonisent à la perfection, et produisent ensemble un ravissant effet. Le coup d'œil vous arrache un cri d'admiration et vous fait écrier spontanément: « Quel beau chœur ! Quel bel autel ! » Cette partie est sans lésion. Il n'en est pas de même de la massive tour de l'ancienne église. Ce monument historique est devenu, par la guerre, en partie, la proie des flammes. Un obus en a détruit le faîte et l'intérieur. Il n'en reste que les quatre murs de deux mètres d'épaisseur, qui faisaient, de cette construction de nos pères, une véritable forteresse. La belle croisée gothique de la façade est pourtant sauvée."
Une fois de plus, on constate une exceptionnelle résilience des communautés durant l'après-guerre. Le clocher a été reconstruit. En 1927, sa base est devenue une chapelle, consacrée au pèlerinage de Notre-Dame-du-Bois-Obscur. (Jusqu'en 1856, il y avait une chapelle dédiée, et ensuite, la statue se trouvait dans l'ossuaire, puis dans l'église.)
Le nouvel orgue allait bien sûr être un élément déterminent dans l'édifice reconstruit.
Historique
En 1923, Spechbach-le-Haut reçut l'opus 92 d'Edmond-Alexandre Roethinger. [IHOA]
Reconstitution de l'orgue de 1923,Lors de toute reconstruction après une guerre, il y avait un choix à faire : se tourner vers du neuf - ce qui signifie culturellement s'écarter de ce qui a précédé le conflit - ou, au contraire, reconstruire dans la tradition. Après la Seconde guerre mondiale, c'est généralement le premier choix qui a été fait : "table rase". Dans les années 20, c'était plus nuancé : si certains ont saisi l'opportunité pour "amener du neuf" (et donc, en matière d'orgue, des couleurs néo-classiques, même si on ne les appelait pas encore comme ça), d'autres ont choisi d'enrichir la tradition d'avant-guerre. C'est ce qui a été fait à Spechbach : la "culture d'avant-guerre" a été considérée comme une victime, et pas du tout comme une composante du "monde d'avant", coupable d'avoir contribué à conduire à la guerre.
Mais bien sûr, en 1923, le répertoire d'orgue n'était plus du tout le même qu'en 1870. On disposait d'une large palette de moyens techniques supplémentaires. Et surtout, un style d'orgue symphonique profondément alsacien était apparu.
Un orgue post-symphonique
Ce n'était pas un très grand orgue (II/P 17j), mais sa conception en faisait un instrument de musique débordant de possibilités. Il était clairement, résolument, post-symphonique : un de ces instruments issus du mûrissement de la Réforme alsacienne de l'orgue, sans être néo-classique. Son récit très fourni est plutôt français ; les Gambes plutôt germaniques. En fait, il échappe aux étiquettes traditionnelles attribuées aux autres styles. C'était un orgue alsacien. Il était le témoin d'un temps où l'Alsace, en matière d'orgues, détenait une position de leader en Europe. Voyons cela dans le détail :
Cet orgue est symphonique par son "carré d'or" de fonds de 8' au grand-orgue : un Principal, une Flûte (ici, un Dolce), un Bourdon, une Gambe. Mais aussi par un récit d'envergure, fondé sur un Quintaton 16'. Surtout pas de Principal 8' ou 4' au récit ! Il a un côté romantique français, avec sa Trompette en boîte expressive et sa Flûte harmonique 8', qui est la "star" de la composition. Et un côté romantique allemand : le 8' "fort" est un Geigenprincipal, et la Gambe douce est une Aeoline.
Le centre du papier à entête en 1923.Un orgue profondément alsacien
En fait, cet orgue est alsacien : Violoncelle de pédale, couple Aeoline/Voix céleste. Doublette au récit. Pas beaucoup d'anches. Une anche de 16' de pédale eut été désirée, mais elle était sûrement un peu présomptueuse pour un orgue de 17 jeux.
Il est "post"-symphonique car il comporte une Fourniture au second clavier (en boîte expressive), et des accouplements à l'octave (II/I 4' et II/I 16'). Ceux-ci permettent de magnifier le récit, et expliquent que celui-ci soit doté de 10 jeux, soit deux fois plus que le grand-orgue. En effet, avec ces trois accouplements, la Trompette devient une batterie d'anche complète (16', 8', 4') au récit. Cela explique que le Salicional soit au récit (et pas au grand-orgue). Et cela rend possible un exceptionnel chœur de Voix célestes (Voix céleste, Aeoline, II/I 16', II/I, II/I 4').
Comme il n'y a "que" 17 jeux, on va droit à l'essentiel. La pédale, en particulier, n'a pas toute une palette de jeux, mais seulement les deux essentiels : le reste peut être obtenu par les tirasses. Finalement, la seule concession qui a dû faire de la peine, c'est l'absence de Hautbois.
Ce qu'on observe, à la lecture de la composition de 1923, c'est l'attention portée au moindre détail. Le tout est totalement cohérent, et chaque jeu a sa place dans l'ensemble. L'ensemble est aux antipodes des compositions réalisées à la fin du 20ème siècle, qui sont souvent des assemblages d'idées diverses, collectionnées un peu au gré des modes. En 1923, le style était parfaitement établi ; ce qui ne l'empêchera pas, d'ailleurs, de continuer à évoluer, mais avec cohérence.
Ferrette
Mais bien sûr, la composition, si elle est révélatrice du style, ne fait pas tout, et ne permet pas à elle seule d'affirmer qu'un orgue était exceptionnel. Pour cela, il nous reste heureusement quelques contemporains de cet instrument qui ont échappé à la période noire de la facture d'orgues. En particulier, on peut aller à Ferrette, qui donne une très bonne idée de ce qu'a pu être l'orgue de Spechbach-le-Haut.
L'orgue de Ferrette a le même grand-orgue, mais avec un Salicional à la place du Dolce. Il est aussi un peu plus grand, ce qui lui permet d'avoir 4 jeux de pédale, et 10 au récit. C'est au récit qu'on trouve une différence fondamentale : l'orgue de Spechbach, avec sa Fourniture et sans Quinte/Tierce, était bmoins "néo-classique". C'était clairement le choix esthétique local de ne pas avoir de Tierce. Mais à part cette Fourniture et le Dolce, la composition de Spechbach est "incluse" dans celle de Ferrette, et on peut donc y aller écouter l'orgue historique de Spechbach.
Les nuages noirs
En 1950 ou début 1951, Georges Schwenkedel nota qu'il fallait rédiger un devis à l'intention du père Amann, d'Oberspechbach, concernant l'orgue Roethinger. Les travaux envisagés étaient un nettoyage, et le remplacement de la console. Mais finalement, les travaux réalisés en 1951 se limitèrent à un nettoyage. [IHOA] [SchwenkedelNB]
Ce projet de remplacer la console correspond probablement à celui, plus pernicieux, de procéder à l'électrification de la traction. Il est annonciateur de la catastrophe patrimoniale qui allait se produite (ici et ailleurs) : à peu près plus aucun facteur ne savait régler une transmission pneumatique. (Georges Schwenkedel, bien sûr, faisait exception.) Par contre, les remplacer permettait de placer de juteux devis d'électrification, ou, pire, de "reconstruction en mécanique".
Voici la composition relevée par l'inventaire historique des orgues d'Alsace en 1986, c'est-à-dire quelques années avant la catastrophe. A l'exception de 2 jeux, l'orgue était 100% authentique :
On se demande quand même pourquoi on ne pouvait pas laisser ces magnifiques orgues tranquilles...
Le buffet
Le buffet, néo-gothique, est de pyramidal : une structure très appréciée par l'orgue romantique. Il est assorti à la chaire, aux fonds baptismaux et aux lambris. Et on ne peut s'empêcher de penser à la maison Klem. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, son origine n'est pas établie avec certitude.
Le style, et le dessin pyramidal le font intuitivement dater du troisième tiers du 19ème siècle. L'inventaire historique des orgues d'Alsace évoque un orgue "Verschneider/Klem". Ce serait donc le buffet de l'orgue de 1870. Pour l'inventaire technique, c'est clair : le buffet a été construit en 1923, donc pour l'orgue Roethinger. [IHOA] [ITOA]
Historique
En 1992, Christian Guerrier a placé une partie instrumentale neuve dans le magnifique buffet. L'instrument neuf a été inauguré le 23/05/1993. [IHOA] [Caecilia]
L'article de la revue Caecilia relatant l'inauguration fait en tout 3 lignes et demi. Surtout - fait absolument exceptionnel dans l'histoire de la revue musicale - il ne donne pas la composition. On peut y voir un fait révélateur. Ce qui est tout aussi révélateur, c'est : "Le 23 mai fut inauguré l'orgue Verschneider". [Caecilia]
Or, il est absolument clair qu'il n'y a pas plus d'orgue Verschneider à Spechbach depuis 1917... Et on peut raisonnablement supposer que l'auteur de l'entrefilet savait cela. Mais l' "élément de langage" adopté pour cette construction ("restauration d'un orgue Verschneider") jouait à plein, et, comme souvent à l'époque, il n'aurait pas été "consensuel" de dire la vérité. (La preuve, c'est que l'inventaire historique ré-édité en 2003 parle de "reconstitution de l'orgue Klem-Verschneider".) Du coup, on comprend qu'il était plus sage de taire la composition... Et voilà - sûrement - pourquoi, parmi les centaines d'orgues neufs décrits par "Caecilia" pendant plusieurs décennies, celui de Spechbach est l'un des seuls (ou le seul ?) a y apparaître sans sa composition.
Le second clavier du nouvel orgue n'est pas expressif. Et, en fait, ce n'est pas un récit, mais un positif intérieur, avec son "Jeu de tierce", qui occupe 5 chapes (B8, F4, Nasard, 2', Tierce). Il n'y a plus de grande Flûte harmonique 8'. Il n'y a pas de Gambe de pédale, mais un 4' ("C'est pour les Fugues", m'a-t-on dit un jour...) et... une Bombarde. ("C'est pour quand y'a l'évêque", m'a-t-on aussi dit un jour). Surtout, il n'y a plus ni Quintaton, ni Voix céleste.
Ce qui est clair après tout cela, c'est que cette magnifique boiserie mérite mieux qu'une partie instrumentale sans style des années 1990... C'est important, car un buffet est une "promesse" concernant la prestation musicale. S'ils ne sont pas en accord, la conséquence immédiate est de brouiller le message patrimonial. Donc nuire à sa lisibilité. Sur une terre dotée d'une immense tradition organistique, il y a des critères et un héritage à respecter.
Caractéristiques instrumentales
Sources et bibliographie :
Photos du 30/09/2021.
Photos du 16/10/2021.
Composition de l'orgue de 1992.
L'article ne donne pas la composition.
21. Spechbach-le-Haut Roethinger, 16 Jeux, 2 Clav., Péd., soufflerie électr.
OBERSPECHBACH, Kt. Altkirch. - O. wohl schon im 18. Jh. - 1840, Liste, mit O. - Vertrag mit Verschneider 7. II. 1869, für 9.800 Fr. MEYER-SIAT 224. - Roethinger 1923, 17 Reg., 2 Clav., Ped. Liste Roethinger.
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