Kunheim, l'orgue Muhleisen.Voici un orgue construit par Ernest Muhleisen en 1958, représentatif des évolutions de la facture de l'après-guerre. Avant le conflit, la localité de Kunheim était dotée d'un instrument de Heinrich Koulen, où s'exprimait l'influence déterminante des Ecoles Normales sur la musique locale.
Historique
Un premier orgue est attesté en 1719 par une réparation. On en ignore l'origine. [IHOA]
Le village présente l'originalité d'avoir été déplacé : son emplacement ancien était trop exposé aux crue du Rhin, et on déménagea en 1766 les maisons (à colombages) sur le site actuel. L'église a été reconstruite en 1778.
En 1747, il était prévu de vendre l'instrument à l'église protestante d'Algolsheim. [EUrban]
Historique
Un deuxième instrument a été inauguré le jour de l'Ascension en 1748. On en ignore aussi l'origine. [EUrban]
Cet orgue a été réparé en 1851. [IHOA]
Historique
En 1878, Heinrich Koulen plaça un orgue neuf. [IHOA]
Le devis est daté du 09/04/1877. La réception eut lieu le 30/05/1878, menée par Carl Neidnard (Colmar) et J. Wolff (Colmar, Ecole Normale). Lors de la bénédiction du nouvel orgue, la communauté a entonné le chant "Jesaya". [EUrban]
L'orgue et les Ecoles Normales
Cela souligne un fait fondamental : après 1870, les Ecoles Normales avaient mis en place des formations de très haute qualité, dispensée par de très bons musiciens. Cela faisait longtemps que les instituteurs tenaient les orgues. Durant les trois premiers quarts du 19ème siècle, "l'orgue d'instituteur" était à la fois incontournable (l'instituteur étant souvent le seul habitant d'un localité à disposer d'une formation musicale suffisante) et critiquable (ses prestations musicales étant tout aussi souvent fort décevantes). De plus, réserver la fonction d'organiste aux enseignants privait forcément la fonction d'un réservoir naturel de gens motivés, mais qui exerçaient une autre profession.
Une preuve des performances limitée des instituteurs d'avant 1870 est quasi omni-présente : il s'agit de ces "pédaliers pour instituteurs", limités à 18 notes (parfois moins), qui "suffisaient bien" pour lourdement marquer les cadences, mais privaient de fait des orgues - somptueux par ailleurs - de leur répertoire. Le "pédalier pour pied gauche" était de fait le standard pour les facteurs alsaciens. Il existe aussi des poèmes (en Alsacien) qui rapportent de façon pittoresque le résultat sonore des prestations d'organistes qui, avant tout, "faisaient ça parce qu'il le faut"...
Mais la formation musicale dispensée par les Ecoles Normales après 1870 a fait un progrès phénoménal. Ce qui eut deux conséquences majeures : une augmentation du niveau des prestations musicales (donc une popularité croissante pour le public), et une exigence accrue. En effet, les instituteurs bien formés, ayant donc forcément fourni un effort significatif, ne pouvaient se satisfaire d'instruments trop limités. (A un seul manuel ou munis d'un pédalier de fait inutilisable. Car, oui, si on utilise vraiment un pédalier de 18 notes, on prend de mauvaises habitudes.)
Ce n'est pas tout à fait neuf, et, certes, il y avait du positif avant 1870 : de 1844 à 1851, Martin Vogt venait donner des cours à l'Ecole normale de Colmar. Mais en bénévole ; voilà qui est significatif. Après 1870, émergent les grands noms de la "musique enseignante". Par exemple Friedrich Wilhelm Sering, compositeur, professeur de musique à l'Ecole Normale de Strasbourg de 1871 à 1898. Ou Henri Wiltberger, professeur à Ecole Normale de Colmar où il était aussi directeur de la musique). C'est le compositeur de "Mein Elsass". Il fut très actif, au bénéfice de l'orgue et du chant choral, et tint son poste à Colmar jusqu'en 1913. L'influence de ces deux "figures" de l'orgue alsacien fut fondamentale.
S'ils devaient être joués par des instituteurs d'un bon niveau musical, il est logique que les professeurs de musique aux Ecoles Normales aient leur mot à dire lors de la conception des orgues. L'histoire n'a guère retenu le nom de J. Wolff (1878, c'est encore un peu tôt), mais il est clair qu'il fut un précurseur. Et clairement, la métamorphose de l'orgue pour instituteur fut un immense succès. La Réforme alsacienne de l'orgue, la place prépondérante de l'Alsace dans la facture européenne du début du 20ème siècle, puis la définition du style post-symphonique alsacien et les merveilleux instruments des années 20 et 30, tout cela n'est pas issu d'une génération spontanée, mais du travail d'enseignants qui avaient vraiment pris goût à la musique. Ils ne se contentaient pas de jouer : ils sont probablement à l'origine de la grande "culture organistique" qu'on constate à de nombreuses reprises au début du 20ème siècle, même dans les plus petites localités.
L'instrument rappelle logiquement son presque contemporain de Melsheim, mais ce dernier a une pédale plus conventionnelle. Car à Kunheim, le seul jeu de pédale est un Tuba, une "spécialité" de Koulen. Ce n'est pas une "anche de parade" mais une façon de renforcer et d'animer les fondamentales. On apprend ici que ce jeu - probablement harmonisé de façon spécifique - pouvait tenir le rôle d'une Soubasse.
L'orgue fut détruit par faits de guerre en 1940, même s'il a été envisagé qu'il ait été déménagé à l'église protestante de Neuf-Brisach. [IHOA]
Le village ayant été évacué le 02/09/1939, il est difficile de savoir exactement ce que devint l'orgue.
Quoiqu'il en soit, l'église a été totalement détruite le 16/06/1940, en même temps que la moitié du village. Une photo montre l'église dont il ne reste que les murs extérieurs, et ceux-ci furent par la suite rasés dans le cadre d'un projet mené par l'occupant. Le buffet actuel de Neuf-Brisach ne paraît pas assez grand pour pouvoir loger l'orgue de 1878, et le plus probable reste que l'orgue Koulen de Kunheim a été détruit en 1940.
Historique
En 1958, Ernest Muhleisen construisit un orgue neuf. [IHOA]
L'instrument est en deux corps, avec le grand-orgue a gauche, le récit et la pédale à droite. Comme la transmission pneumatique, l'électrique - ici utilisée - offre une grande souplesse pour placer les sommiers, et a permis de dégager les baies du fond de la tribune, donc de laisser entrer la lumière.
En 1995, il y eut un relevage, par Richard Dott. [IHOA]
Le buffet
L'époque était déjà atteinte par le minimalisme : cela faisait déjà longtemps qu'on ne voulait plus entendre parler de buffets. (Au moins depuis 1948 ; clairement, les buffets, comme les ornements, faisaient ringard.) Mais le dessin des deux groupes de 3 plates-faces encadrant les trois baies rectangulaires dessine une sorte de glyphe très élégant. L'instrument est parfaitement adapté à son édifice. Et, outre la symbolique du triangle, le "buffet" de Kunheim est doté de la meilleure des qualités : il a quelque chose à raconter. La résilience de l'après-guerre. Les réflexions sur la façon de reconstruire, qui dépassait de cadre artistique pour atteindre une dimension quasi philosophique : que faire, que changer, pour que plus jamais une pareille horreur ne soit possible ? Dans l'héritage de "l'Avant-guerre", tout, mais alors tout, était un peu coupable du destin funeste. Les années 30 étaient donc globalement diabolisées. Evidemment, jeter le meilleur sous prétexte qu'il a été contemporain du pire, ce n'est pas très sage. Mais on peut le comprendre, dans les deux décennies qui ont suivi le conflit : ce rejet était inévitable.
On se souvient du rôle des Atlantes dans les buffets de l'orgue classique : ces figures ornant les côtés du soubassement semblent soutenir les superstructures, et en particulier les tourelles latérales. Ici, c'est tout l'orgue qui sert d'Altantes à l'édifice : l'orgue en tient le toit, semble le soulever au-dessus de l'aube évoquée par les trois baies. La ligne des bouches évoque un horizon modelé par de lointaines montagnes.
Caractéristiques instrumentales
| C | c | c' | c''' |
| 1'1/3 | 2' | 2'2/3 | 4' |
| 1' | 1'1/3 | 2' | 2'2/3 |
| 2/3' | 1' | 1'1/3 | 2' |
| C | c | c' | c'' |
| 1' | 1'1/3 | 2' | 2'2/3 |
| 2/3' | 1' | 1'1/3 | 2' |
| 1/2' | 2/3' | 1' | 1'1/3 |
La console indépendante de Muhleisen à Kunheim.Console indépendante fermé par un rideau coulissant, placée en avant et du côté gauche de la tribune, perpendiculairement à l'orgue, et tournée vers le centre. (Donc avec la nef en main droite.) Tirage des jeux par dominos couleur crème, disposés au-dessus du second clavier, et groupés par plan sonore. Les accouplements et tirasses sont commandés par 5 dominos, qui forment un groupe séparé (celui de gauche). Claviers blancs.
Commande des aides à la registration par 4 poussoirs blancs, placés au centre sous le premier clavier. La seule commande à pied est la pédale basculante de l'expression du récit. Voltmètre, placé en haut, à droite des dominos.
Transmission électrique.
Sommiers à cônes.
Sources et bibliographie :
Photos du 08/06/2006 et composition des Mixtures.
Données historiques.
KÜNHEIM, Kt. Andolsheim. - Ev. Ki. 1858: neue O. - Ki. 1940 zerstört. - 1958 : neue O. von Mühleisen, 15 Reg., 2 Clav., Ped. Mittlgen von Pf. W. Guggenbühl-Gries.
Localisation :