L'orgue Haerpfer de Soultzeren. (Illustration.)On peut dire que les vicissitudes de l'Histoire n'ont pas épargné les orgues de Soultzeren. Pourtant, il y a eu, à un moment de l'histoire, un très bel instrument à Soultzeren. Il était issu des ateliers de la maison Gebrüder Link, de Giengen-an-der-Brenz. Mais il ne dura que 11 ans : il a été détruit par faits de guerre. Son remplaçant de 1925 ne devait pas être mal non plus, mais ce qu'il a subi par la suite l'a laissé dans un plus triste état encore que s'il avait été victime d'un conflit... La composition surréaliste qui en résulte laisse perplexe, et il ne lui reste plus grand chose de 1925. En tous cas, pas le meilleur, car ce sont justement - comme fait exprès - les jeux les plus beaux et les plus intéressants qui ont été supprimés, pour être remplacés par des petits jeux criards à la mode au cours de la seconde moitié du 20ème siècle. A cela, il faut ajouter des infiltrations d'eau en 2018... Non, les orgues de Soultzeren n'ont pas eu de chance.
Historique
Un premier instrument a été construit en 1806 par Jean Conrad Sauer. [IHOA]
Construit sûrement au plus mauvais moment, on ne peut pas dire qu'il "fit date". On sut s'en contenter pendant tout le 19ème siècle. Il y eut une réparation en 1858, et un orgue est attesté en 1875, 1876 et 1900, mais on ne sait pas bien si c'est celui de 1806, ou s'il avait déjà été remplacé. [IHOA]
Historique
Au début du 20ème siècle, une vraie dynamique s'installa en matière d'orgues à Soultzeren, puisqu'on commanda un instrument plutôt conséquent (17 jeux) à la grande maison Gebrüder Link. L'orgue Link a été livré en 1904, c'était l'opus 406 de la maison de Giengen-an-der-Brenz. [IHOA] [PMSLINK]
Le prospectus - en Français - de la maison Link en 1891.On n'a malheureusement pas beaucoup de détails sur cet orgue. Il a été reçu le 26/06/1904 par l'organiste Hutt de Colmar. Il était contemporain et de taille comparable à celui de Mulhouse, St-Martin : ce devait donc être un très bel instrument post-romantique. [PMSLINK]
La composition semble perdue. On peut jouer aux devinettes - par recoupements avec les autres orgues Link alsaciens - sachant que la distribution du nombre de jeux (7+7+3) a sûrement été conservée par Frédéric Haerpfer lorsqu'il reconstruisit l'instrument. On se dit qu'un Gemshorn (ou "Cor des Alpes") était pertinent à Soultzeren, vu qu'il y en a deux sur son blason.
Pendant quelques années, Soultzeren a donc eu un orgue d'exception. Mais malheureusement, en 1915, l'église (de 1782) et l'orgue ont été gravement endommagés, par faits de guerre. [IHOA] [ColmarNN]
Historique
L'architecte Chrétien Schoffit a conçu un nouvel édifice en essayant de conserver des éléments de l'ancien. Comme l'architecte pour l'édifice, Frédéric Haerpfer a essayé de reprendre des éléments de l'orgue Link. Son instrument a été livré en 1925. [IHOA]
Nous n'avons pas ici-bas une cité permanente...
Un article des "Colmarer neueste Nachrichten", paru le 18/12/1923, relate l'inauguration de l'église et de son orgue. Il commence d'ailleurs par évoquer la guerre et ses conséquences : "Damals mussten auch die biederen Soultzerer ihr liebes Heimattal verlassen, um in den Vosges zerstreut der befreienden Stunde zu harren, die ihnen die Rückkehr wieder gestattete." ("En ces temps, les braves habitants de Soultzeren ont dû quitter leur chère vallée pour se disperser dans les Vosges, jusqu'à l'heure tant attendue du retour".) [ColmarNN]
Un vitrail de 1924 raconte aussi l'histoire : l'évacuation outre-Vosges, avec le clocher du village au fond, à droite, où on croit voir le reflet de quelque incendie. Le pasteur Henri Birmelé, lui, cite "Nous n'avons pas ici-bas une cité permanente" (Hébreux, 13, 14).
Mais le retour, évidemment, fut aussi le moment de constater les dégâts. L'article continue : "Aus dem Trümmerfeld des Unterdorfes starrte wohl der erst 1870 vollendete schlanke Kirchturm noch empor, aber für ihre Gottesdienste musste sich die allmählich wieder gesammelte Gemeide einer dem Kirchhof gegenüberliegenden Baracke bedienen." ("Parmi les décombres, en bas du village, s'élevait encore le fier clocher, achevé seulement en 1870. Mais pour le culte, la communauté, qui se reconstituait peu à peu, devait se contenter d'une baraque située en face du cimetière.")
Cela doit correspondre à l'édifice provisoire installé au "Bueckele".
...mais nous cherchons celle qui est à venir.
"Nun hatte diese ausgedient und die neue «alte Kirche» ist feierlich bezogen. Das alte Schiff hat sich zwar gedehnt." ("Celle-ci [la baraque] appartient aujourd'hui au passé : la nouvelle «ancienne église» a été inaugurée en grande pompe. La nef est bien plus grande.")
Le concept de "nouvelle ancienne église" est intéressant et caractéristique de son époque : quelque chose d' "ancien" ("alt"), c'est quelque chose qui a vécu, qui a des racines, mais qui peut très bien avoir été reconstruit. Pour eux, le bateau de Thésée reste le bateau de Thésée, même quand absolument toutes ses planches ont été remplacées. Donc, ce qui est ancien n'est pas forcément vieux. Cela donne aussi un éclairage révélateur, en matière d'orgue, sur la façon de percevoir le néo-classique : on peut très bien construire aujourd'hui un Nasard ancien. Réciproquement, les "tuyaux du 18ème" cessent d'avoir des propriétés mistico-magiques : ils sont ce que le dernier harmoniste en a fait.
Lorsque l'orgue paraît
"Auf der der Fecht zu gelegenen Seitenempore rauschte die von dem selbst anwesenden Bolchener Meister Haerpfer erbaute Orgel unter den musikbegabten Händen des jungen Geistlichen Ed. Berron aus Tieffenbach."
La sacristie et la tribune d'orgue sont logées dans un avant-corps, côté Est (où coule la Fecht). Et le jeune musicien évoqué est sûrement le pasteur (Charles-)Edouard Berron (1898-1983) : il est allé s'installer en 1935 à Oberhoffen-sur-Moder, et était jusque-là en poste à Tieffenbach. Sa biographie le décrit plutôt comme un grand amateur de musique qu'un musicien. Son ex-libris comporte de fait des tuyaux d'orgue. (Il fait partie de la collection rassemblée par Robert Kugel, et publiée en 1986 dans "Pays d'Alsace".) C'est peut-être un hasard, mais la composition de cet ex-libris lui donne un sérieux air de ressemblance avec l'orgue de Soultzeren : [PaysAlsace134]
L'ex-libris de Charles-Edouard Berron.En tous cas, ces tuyaux n'évoquent en aucune façon l'orgue de Tieffenbach (venu en 1925 de l'école normale de Phalsbourg).
La joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l'appelle
Ce qui est sûr, c'est que l'inauguration, le 16/12/1923, fut festive : "Es war ein seltenes Freudenfest". Et il faisait beau : "Dazu vergoldete eine wunderbare Sonne dir roten Dächer des neu aufgebauten Kleintales". L'instituteur/organiste en titre était bien occupé : "Herr Lehrer Fritsch aber hatte als langjähriger getreuer Organist vollauf zu tun, um die vielen sorgsamst einstudierten Kinder- und gemischten Chöre der «Union Chorale» zu dirigieren, dir bei der Haupt- wie Nachfeier mit dem kräftigen Gesang der dankbaren Gesamtgemeinde abwechselte. Auch Geige, Quartett und Solo (Melle Zoelch) erhöhten den Jubel-klang, der auch im traulichen Gotteshause das heimelige Volkslied nicht verschmähte." ("De son côté, Mr. Fritsch, notre instituteur et fidèle organiste, s'illustrait en dirigeant les nombreux chœurs d'enfants et chœurs mixtes de l'«Union Chorale», qui avaient longuement répété et qui se relayaient tout au long de la cérémonie principale et de la célébration qui suivit, chantant louanges et action de grâce au nom de toute la communauté. Un violon, un quatuor et une soliste (Melle Zoelch) ont également contribué à l'enthousiasme musical, et le répertoire populaire n'a pas démérité dans le cadre de la maison de Dieu.")
C'était un grand jour pour beaucoup de gens. Vraiment, l'orgue de Soultzeren a, comme on dit, une histoire à raconter. On aurait aimé en savoir plus sur Melle Zoelch. Et aussi sur la partie instrumentale de cet orgue Haerpfer, dont on ne sait pas grand-chose, en raison de l'ampleur des mutilations qu'il a subies par la suite. Il avait à coup sûr une Flûte majeure 8' au grand-orgue, un jeu gambé et une Voix céleste au récit, et une pédale de 3 jeux, avec un Violoncelle. C'était donc clairement un instrument post-symphonique alsacien, respectant les "canons" de ce style spécifique, qui a mûri jusqu'au conflit mondial, mais aussi après, initiant une approche originale de ce qu'on a appelé plus tard le "néo-classique". Il serait logique de supposer que l'orgue Haerpfer de Soultzeren ressemblait beaucoup à son voisin et contemporain de Stosswihr (1926, II/P 18j).
Les années noires
En 1971, l'orgue a malheureusement été épouvantablement "baroquisé". L'inventaire technique des orgues d'Alsace décrit l'opération ainsi : "1970/71 : Alfred Kern répare les sommiers, modifie quelques jeux et ajoute un 4 pieds à la pédale." [ITOA]
Ce ne sont que quelques jeux...
Alors là, "quelques jeux", c'est vraiment un euphémisme ! A l'analyse de la tuyauterie, il n'y a guère que 3 jeux manuels qui ont (à peu près) échappé au calamiteux cortège de fausses-bonnes-idées qui sévissaient à l'époque. [ITOA]
Rappelons que ce ne sont pas les facteurs qui sont à blâmer : confrontés à un monde de l'orgue devenu complètement sectaire (et totalement inculte dès qu'on sortait du "baroque"), ils ne pouvaient rien faire d'autre que d'obéir aux injonctions destructrices des "experts" auto-proclamés. Comme tant d'autres, le bel orgue de Soultzeren a été, pour appeler un chat un chat, littéralement massacré. Les faits, apparaissant dans l'étude de la tuyauterie réalisée en 1986 pour l'inventaire parlent d'eux-mêmes :
L'art subtil de la pince coupante
- La Flûte majeure (qui est, rappelons-le, la "star" de ces compositions) a été transformée en un vulgaire Bourdon (le même qu'on trouve partout). C'est un peu comme transformer une Bugatti en trottinette. Avec l'argument "Une trottinette, c'est mieux".
- Un "Plein-jeu" (Fourniture aiguë) a été placé au grand-orgue... et doté de pas moins de 5 rangs !
- Au récit, la très alsacienne Voix céleste à été "transformée" (lire : "découpée") pour en faire un très parisien "Nasard 2'2/3".
- Et, sûrement pour faire encore plus radical, un jeu gambé de 8' (peut-être la Gambe du grand-orgue ?) a été découpé pour en faire une improbable Tierce 1'3/5.
- Mais ce n'était pas fini : deux autres jeux romantiques du récit ont été détruits (Aeoline ? Gemshorn ?), pour céder leur place à deux jeux qui n'ont absolument rien à faire dans ce style d'orgue : un Cromorne (pour "faire ancien" ?) et une Cymbale (pour assurer le coup, au cas où la Tierce ne rendrait pas l'instrument assez criard ?)
Evidemment, le résultat revient à mettre du Ketchup sur une tarte flambée. Mais dans ce dernier cas, ces comportements suscitent au moins l'ire des témoins. Pour les orgues, non : on a même droit à une presse locale qui applaudit. Reprenons l'inventaire des dégâts :
- Il n'y a que 18 jeux, mais deux (2) Doublettes... Comment l'expliquer ? Quelqu'un a-t-il trouvé amusant de faire un doublon de Doublettes ? On voulait faire un Dialogue sur les Doublettes ? Une sonate en trio avec la Soubasse et deux Doublettes ? Plus sérieusement, peut-être que celle du grand-orgue a été placée par Haerpfer dans un geste "néo-classique", et que l'autre vient du "dogme" qui avait décidé, dans la second moitié du 20ème siècle, que TOUT deuxième clavier devait disposer d'un "Jeu de Tierce" (ou Cornet décomposé : 8', 4', 2'2/3, 2', 1'3/5). D'où cet aberrant Principal 2'. Notons qu'il y avait deux 2' à Stosswihr (1926, II/P 18j), mais celui du récit était évidemment un Octavin, pas une Doublette. (Finalement, le plus probable, c'est que, comme les Doublettes, c'est pas cher, on en a pris deux. On peut s'estimer heureux de ne pas en avoir une à la pédale.)
- Alors qu'il y a les deux tirasses, une chape a été ajoutée à la pédale, pour y mettre... un inutile 4'. (Une Doublette basse ?)
L'été sans fleurs vermeilles, la cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles
Voici donc un orgue symphonique privé de Gambes. Privé de Flûte ouverte. Voici un orgue alsacien privé de Voix céleste.
Que reste-t-il, de nos atours ?
Il reste bien une Trompette harmonique, qui doit dater de 1921. Mais elle est... au grand-orgue. Ah oui, si ! Il y a à la pédale une Gambe en 16' (Violon-basse) : on se demande comment elle a échappé au désastre. Un moment d'inattention, en 1971 ? Curieusement, personne n'a pensé à la remplacer par un Zinck 2' en chamade. Mais bon, on ne peut pas en faire grand chose : il faut plus qu'une fraise pour faire une tarte aux fraises. Avec le Bourdon du "récit", c'est sûrement tout ce qui reste de l'orgue Link de 1904, qui était assurément le plus beau que Soutzeren ait connu.
Les vannes des cieux s'ouvrirent
Mais ce n'était pas fini : fin 2018 ou début 2019, l'instrument a subi des dégâts des eaux. On peut dire que le sort s'acharnait sur le pauvre instrument. Et vu la réparation nécessaire, la perspective déjà bien ténue de guérir les plaies de 1971 s'éloignait encore. Sûrement définitivement. [JNStrasser]
Les dégâts des eaux ont été réparés par la maison Muhleisen en 2019. [JNStrasser]
Ce qui est quand même en soi enthousiasmant : on ne s'est pas résolu à abandonner ce pauvre orgue. Mais malheureusement, on a pu lire dans la presse locale qu'il s'agissait de travaux "devant lui restituer ses sonorités dans le respect de l'existant" (!) Nous voilà rassurés : on pourra toujours jouer une sonate en trio avec la Soubasse et deux Doublettes. Mais quand même... c'est si difficile de s'informer un minimum sur un orgue, avant de venir appuyer justement là où ça fait mal ? Il faut quand même être conscient que cet "existant" (Cymbale, Cromorne, Tierce, pack de Doublettes, dans un orgue post-romantique...) est juste lamentable, affligeant, pitoyable...
Comme bien d'autres, ce dont cet orgue a besoin, c'est qu'on dise enfin la vérité à son sujet. Ce dont le monde de l'orgue a besoin, c'est de projets bien documentés, qui font du sens, et donnent ainsi du sens au travail des facteurs.
Caractéristiques instrumentales
Console indépendante, placée à gauche du buffet, et face à celui-ci.
Pneumatique.
A membranes d'après l'inventaire technique. (Ce qui indique alors que Frédéric Haerpfer les a remplacés, car les sommiers Link sont à cônes.)
Sources et bibliographie :
La maison Haerpfer n'est pas intervenue en 1904.
Confirme que l'hypothétique travail de Haepfer en 1904, n'a jamais existé.
261. Soultzeren (église prot.) Dalstein et Haerpfer, 17 Jeux, 2 Clav., Péd., sommier pneu., traction pneu, soufflerie électr.
SULZERN , Kt. Münster. - Evang. Kirche. Pf. seit 1793. Dem ersten Pf. von S., Joh. Fr. Balzweiler, verdankt die Kirche ihre erste O., welche der Strassburger Orgelbauer Sauer 1806 herstellte. Julius RATHGEBER, Münster im Gregorienthal, Strassbg 1874, 185. - Im J. 1874 als « baufällig » bezeichnet. Ebenda. - (Um 1900) O. von Dalstein u. Haerpfer, mit 17 Reg., 2 Clav., Ped. MATHIAS 67. - O.-Weihe 1904. BORNING, GK 223. - Im 1. Weltkrieg zerstört.
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