L'orgue Joseph Stiehr de Willer.Ce bel instrument possédant un buffet remarquablement ouvragé a été construit par la maison Stiehr-Mockers de Seltz en 1863. Il présente la particularité - rare pour un orgue Stiehr - d'avoir une console indépendante : ce n'est pas une modification ultérieure, elle l'était dès l'origine. Le fait, on le verra, est révélateur : il s'agit d'un orgue Stiehr "pas comme les autres".
Historique
C'est en 1863 que Joseph Stiehr livra cet instrument. [IHOA] [PMSSTIEHR]
Il n'y avait pas d'orgue à Willer avant cela, bien que l'église date de 1829. L'enquête-inventaire de 1840 confirme l'absence d'orgue. Le traité avec Joseph Stiehr a été conclu le 24/07/1861 ; il portait sur un instrument de 19 jeux : [PMSSTIEHR] [Barth]
Une console indépendante !
La grande affaire, ici, c'était la console indépendante. Ou plutôt la "table de jeu, en bois de chêne", comme elle est décrite au devis. La maison Stiehr-Mockers, qu'on sait extrêmement conservatrice, ne renonçait pas facilement à la console "en fenêtre", héritée de l'orgue classique. Certains y ont vu une "fidélité aux traditions" ; en fait, c'était probablement plus un rejet de toute forme d'innovation. En Alsace, les maisons Stiehr et Callinet avaient bénéficié pendant si longtemps d'un "marché captif" qu'elles n'avait eu nul besoin d'innover. Même dans les années 1860, la maison de Seltz n'aurait eu aucun problème à réaliser des orgues comme on le faisait en 1820. Des orgues "intemporels", construits sans tenir compte de l'aspiration quasi générale des organistes à vouloir adresser de nouveaux répertoires et pratiquer leur instrument de façon plus ergonomique.
On a voulu voir (plus tard) en cet engouement pour les consoles indépendantes une demande des organistes / chefs de chœur. Mais c'est un peu réducteur : s'il est vrai qu'une console en fenêtre est un sérieux inconvénient si on veut diriger une chorale tout en jouant, l'argument ergonomique était sûrement déterminant. Et d'abord, tout le monde n'apprécie pas de jouer avec la tête dans une armoire !
Dans ces consoles en fenêtre, tous les éléments (claviers, tirants, pédalier) étaient souvent disposés là où ça arrange le facteur, donc avec d'énormes différences entre les instruments. Elles constituaient un vrai frein à la pratique de l'instrument ! Un pianiste se met au piano et joue. Un organiste doit d'abord trouver ce dont il a besoin, s'adapter aux cotes locales... et essayer de ne pas prendre de mauvaises habitudes avec des pédaliers dotés d'étendues improbables. (20 notes... on a juste envie de crier "Mais Pourquoi ?")
L'élaboration d'un meuble indépendant oblige à un effort de conception, déjà pour éviter qu'il ne soit trop grand. Et il oblige à prendre certaines décisions concernant la position des éléments ; souvent, parce qu'à l'atelier, c'était une équipe spécialisée qui s'en occupait. Dans les années 1860, une console indépendante, cela allait de soi pour beaucoup de facteurs, même en Alsace : Eberhard Friedrich Walcker (Husseren-Wesserling, 1857), Joseph Merklin (Ranspach, 1860). Et le premier, en Alsace, à construire un orgue avec une console indépendante a été un facteur on ne peut plus alsacien : Valentin Rinkenbach (Le Bonhomme, 1842).
Coïncidence ?
Claude-Ignace Callinet réalisa aussi une console indépendante en 1863 : pour l'orgue de Moosch. Là aussi, on en a fait une grande affaire. Cela met en évidence un problème grave : la facture alsacienne était très en retard du point de vue technique. Bien sûr, on peut faire le choix d'être "fidèle aux traditions", si c'est le résultat d'un argumentaire pertinent. Mais si c'est juste parce qu'on ne sait pas faire autre chose, ce n'est plus de la fidélité aux traditions, mais une démission face aux évolutions techniques et artistiques.
Ginck et Thurner
Les travaux ont été reçus le 06/01/1863 par deux "figures" de l'orgue Haut-Rhinois de l'époque : François Antoine Ginck et Théodore Thurner. Le Hautbois était un cadeau de la maison Stiehr. Ce Hautbois n'avait pas de Basson dans les basses, car Ginck et Thurner, dans leur procès-verbal de réception, soulignent que : "Nous nous plaisons à constater que le facteur a ajouté audit orgue en dehors des prescriptions du devis et sans augmentation de prix, un registre appelé hautbois. Nous trouverions bon que la commune ne reculât pas devant la faible dépense de continuer ce beau jeu jusque dans l'octave inférieure par le jeu appelé Basson." [PMSSTIEHR]
En fait, ce n'était pas vraiment en dehors des prescriptions du devis, car le Hautbois y figure bien, mais avec un coût zéro. Son étendue descendant jusqu'au sol (35 notes, g-f''') indique qu'il n'était pas destiné à être complété par un Basson. (Sinon il aurait commencé au do : c'-f'''). [PMSSTIEHR]
Un vrai orgue romantique
Il y a ce qui se voit (la console), et ce qui se voit moins : une tuyauterie avec des entailles d'accord et des calottes mobiles. Malgré une composition un peu maladroite probablement issue de "Ah si, ça, on doit le garder !" (Cornet, ou 4' de pédale), l'absence d'expression (on y reviendra), de tirasse, et une étendue de pédale désespérément limitée à 20 notes (privant de fait l'instrument de son répertoire...) la maison Stiehr-Mockers de Seltz crée enfin un "vrai" orgue romantique. Et de bien belle façon. Après tout, les autres défauts, même les rédhibitoires, peuvent être corrigés. Pas de Mutations, pas de plein-jeu au second clavier, mais l'essentiel : une solide dotation en jeux de fonds. Et même un Hautbois : le résultat est presque déjà un orgue symphonique. Au lieu d'avoir 40 ans de retard, voilà la maison de Seltz qui saute les étapes... Malheureusement, on le sait, ce "sursaut" de la maison de Seltz ne fut que de courte durée. Mais Willer en a profité.
Il y eut d'autres orgues Stiehr avec une console indépendante, mais ils n'ont pas été nombreux (par rapport à la production totale). Il y a par exemple Schlierbach (1864), Burnhaupt-le-Bas (1865), Niederhausbergen (1868), Stetten (1873), Schleithal (1873), Hersbach (1876), Lampertheim (1877), Minversheim (1877), Schweighouse-sur-Moder (1894) et Westhouse (1896).
Un historique revu
Jusqu'ici, l'historique ressortant des sources publiées était le suivant :
Soit :
- Aucune intervention jusqu'au remplacement des tuyaux de façade par Berger en 1925.
- En 1948, déplacement du buffet et installation d'une boîte expressive.
- Deux jeux ajoutés par Louis Blessig en 1955 : une Voix céleste à la place du Hautbois, et un Violoncelle à la place de la Trompette de pédale.
Cet historique a depuis été revu. [EPWiller]
Les tuyaux de façade ont été réquisitionnés par les autorités début mars 1917. [IHOA]
Ils ont été remplacés en 1925 par Alfred Berger, qui effectua aussi des transformations. [IHOA] [EPWiller]
Ces modifications ont fort probablement été les suivantes : décalage de la Montre 4' du positif pour en faire un Geigenprincipal, remplacement du Hautbois par une Voix céleste, et de la Trompette de pédale par un Violoncelle. Suppression d'un rang aigu de la Fourniture, et probablement remplacement du pédalier. [EPWiller]
Une page des archives Schwenkedel
Dans ses "Descriptions d'orgues", Curt Schwenkedel consacre une page à l'instrument de Willer. Il est allé le visiter le 15/06/1947, sans savoir ce qu'il allait trouver, puisqu'il note : "Orgue mécanique [Bon état]", et juste à côté, "Rinckenbach ?". Nul doute que Schwenkedel a reconnu les tirants, du même type que ceux utilisés par la maison d'Ammerschwihr à la fin du 19ème siècle. Schwenkedel a noté la composition :
Curt Schwenkedel avait émis l'hypothèse que l'orgue a été construit par Martin Rinckenbach. C'est révélateur de la qualité de l'instrument ! Il a noté (en 1947) que tous les jeux sont en bon état. (Seulement 4 tuyaux en bois était vermoulus.) La soufflerie et les sommiers étaient en très bon état.
En 1947, il y eut donc un projet de Curt Schwenkedel. [SchwenkedelDO]
Voici les postes qu'il comptait mettre au devis :
1. reculer le buffet de 2m. (Un croquis montre l'avant du buffet éloigné du bord de la tribune d'une moitié de la largeur des sommiers environ. La soufflerie est au fond de la tribune, à gauche. Il y a un espace un peu plus grand que la profondeur de la soufflerie entre l'arrière du buffet et le fond de la tribune.)
2. placer une boîte expressive pour le récit. (Schwenkedel sait que ce n'est pas possible, puisqu'il a noté que les sommiers manuels servent à la fois pour le grand-orgue et le récit : "les jeux G.O. et Récit sont mélangés sur le même sommier")
3. Poser un ventilateur électrique.
4. Compléter la pédale à 30 notes.
Tout cela est parfaitement cohérent : le client n'était pas censé savoir que les chapes étaient intercalées. L'expression était une fausse bonne idée. Le complément de pédale et le ventilateur constituaient une demande évidente, et le déplacement du buffet était fort probablement motivé par la place nécessaire à une grande chorale. Il est fort regrettable que finalement, cette extension de pédale n'ait pas été réalisée.
Mais c'est finalement un devis correspondant à des travaux bien plus conséquents qu'il envoya le 18/07/1947, incluant des sommiers neufs (pour le récit expressif et la pédale), l'électrification de la traction, et la pose d'une nouvelle console. [EPWiller]
Heureusement, c'était trop cher, et ces travaux ne vinrent pas à exécution.
En 1948, c'est Pierre Huguin, de Champ-le-Duc (88) qui fit quelques transformations. [IHOA]
On avait toujours pas renoncé à la lubie d'installer une expression ! Cela représentait tout de même un travail considérable pour un instrument qui n'a pas été conçu pour ça. Finalement, c'est une solution "bon marché" mais peu pertinente qui a été tentée : munir l'instrument de panneaux pivotants dans le plafond... En fait, cela tenait plus du bricolage. Il était aussi question de reculer l'orgue, mais un tel déplacement n'a probablement jamais été effectué. [IHOA] [ITOA] [EPWiller]
En 1963, Louis Blessig fit une réparation. [IHOA]
C'est à lui qu'était jusqu'à présent attribué le changement de jeux (Voix céleste, Violoncelle). Mais on a vu que ce n'est pas possible. En fait, il devait s'agir d'un simple entretien. [ITOA] [SchwenkedelDO] [EPWiller]
L'instrument a été dégradé par des infiltrations d'eau en 1988 et en 1999. Les devis de réparations sont restés sans suite. En 2010, l'orgue était pratiquement abandonné. [EPWiller]
Il y a aujourd'hui (2026) un projet pour redonner vie à cet instrument et le remettre dans sa configuration d'origine. [EPWiller]
Le buffet
Le buffet, à trois tourelles classiques à entablements - la plus petite au centre - se distingue par ses larges plates-faces doubles. Elles sont munies de rinceaux impressionnants. Il y a aussi des culots sculptés, des claire-voies et des jouées, mais pas de couronnements (en raison de manque de hauteur disponible), à l'exception d'une croix sur la tourelle centrale.
Certaines sources voient dans le dessin de ce buffet l'évolution de celui de Wahlenheim (par allongement et cloisonnement des plates-faces). Mais on peut aussi y voir une œuvre originale et unique. [PMSSTIEHR]
Le cloisonnement des plates-faces a été largement utilisé pour donner de la variété aux buffets de la maison Stiehr.
Caractéristiques instrumentales
Console indépendante face à la nef, d'origine, fermée par un couvercle basculant.
Les tirants de jeux ne peuvent pas être d'origine. Ils sont de section ronde, à pommeaux munis de porcelaines, et ressemblent vraiment beaucoup aux tirants des orgues Martin Rinckenbach de la fin du 19ème. Comme les les porcelaines sont cohérentes, l'hypothèse la plus probable est qu'Alfred Berger a fait usage de tirants acquis auprès du même fournisseur que Rinckenbach.
Mécanique à équerres.
Sommiers à gravures. Le positif n'a pas de sommier spécifique (les chapes sont intercalées) : il n'y a donc pas vraiment deux plans sonores.
Sources et bibliographie :
WILLER, Kt. Altkirch. - 1840, Liste, ohne O. - Nach Visit.-Bericht 1892 mit O. - Diese O. von Merklin, Paris, mit 17 Reg., 2 Clav., Ped. MATHIAS 58. - Diese Angabe stimmt auf keinen Fall. Siehe Reg. Willer-sur-Thur mit dem gleichen Werk ! (Il y a eu confusion entre Willer et Willer-sur-Thur.)
PM68002093
Localisation :