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Les orgues de la région de Guebwiller
Lautenbach, St-Jean-Baptiste
1917 degr > Dégâts
Partie instrumentale classée Monument Historique, 13/09/1982.
Buffet classé Monument Historique, 09/11/1976.
Restauration dans l'état de 1772 prévue.
L'orgue de Lautenbach.
Les photos sont de Martin Foisset, 04/07/2021.L'orgue de Lautenbach.
Les photos sont de Martin Foisset, 04/07/2021.

L'édifice, authentiquement roman, date du 11ème et du 13ème siècle. Il est donc chargé d'histoire. Les Augustins auraient acquis leur premier orgue au tout début du 17ème siècle, et peut-être même au 16ème. L'instrument actuel - qui a déjà beaucoup vécu - est au moins le quatrième du lieu. L'histoire de sa genèse nous apprend beaucoup sur la pratique du métier de facteur d'orgues au 18ème siècle.

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L'orgue de facteur inconnu (1618)
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Historique

Il y avait peut-être déjà un orgue à la collégiale de Lautenbach à la fin du 15ème siècle : un instrument y est attesté en 1618, donc au tout début de la Guerre de Trente ans. [IHOA]

Il avait sûrement été construit par Hans Werner Mudderer : d'une part les organiers n'étaient pas légion à cette époque, et d'autre part on sait qu'un de ses fils était chanoine à Lautenbach. [IHOA]

L'instrument ne survécut pas au conflit : il fut détruit en 1636 par les Suédois. [IHOA]

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L'orgue de facteur inconnu (1661)
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Historique

En 1661, l'église était dotée d'un positif, sûrement fourni par les Aebi. [IHOA]

En effet, Hans Jacob Aebi a construit en 1661 un orgue pour Munster. Mais il n'y a pas d'attribution formelle du positif de Lautenbach.

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L'orgue Mayrandier,
1695
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Historique

En 1695, c'est un certain Mayrandier, de Bâle, qui fournit un instrument, dont la tuyauterie a été récupérée en 1772 par Toussaint. [IHOA]

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L'orgue Johann Peter Toussaint,
1772 (instrument actuel)
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Historique

L'instrument du 17ème étant probablement injouable, les chanoines voulurent un orgue neuf. Celui-ci fut construit par Johann Peter Toussaint, et achevé en novembre 1772. [IHOA] [ITOA] [HOIE]

Avec trois manuels (le troisième étant seulement un demi-clavier, puisque c'était un dessus d'Écho), et 39 jeux, c'était un grand instrument selon les standards alsaciens. Mais il faut se souvenir qu'il s'agissait d'une collégiale. [ITOA]

Ce fut une affaire très embrouillée, typique des acquisitions d'orgues par les congrégations religieuses au 18ème. (On en trouve un autre exemple fameux à Bischoffsheim en 1780-18782.) D'un côté, les facteurs consultés flairaient l'aubaine, et de l'autre les commanditaires abusaient de la situation par peur obsessionnelle de se faire avoir... Une pléthore de facteurs - souvent de piètre envergure - étaient consultés au gré de recommandations diverses, de façon à amplifier la "concurrence". Il en résultait souvent des conditions de négociation abusives, et les facteurs qui se résolvaient à s'y plier réunissaient toutes les conditions de l'échec.

A Lautenbach, la situation fut encore compliquée par les agissements de l'organiste François Michel Von Esch, qui effectua une "assistance à maîtrise d'ouvrage" particulièrement douteuse. (En clair, il décidait du cahier des charges en fonction des fournisseurs, et était leur interlocuteur unique, ce qui lui permettait d'exiger des commissions...) Pas moins de 7 facteurs furent consultés.

Louis Dubois ?

Cela avait commencé dès 1750 par Louis Dubois qui proposa plusieurs projets. Malgré l'opposition de Von Esch, qui n'estimait pas du tout ce facteur, un marché fut même passé avec Dubois, en 1765, pour un orgue "folie des grandeurs", a priori totalement déraisonnable et - probablement à dessein - hors de portée de Dubois. Lequel Dubois, de toutes façons mourut l'année suivante (1766) sans avoir commencé l'ambitieux instrument de Lautenbach, vu qu'il était déjà débordé avec celui de Wissembourg. [ArchSilb]

Jean André Silbermann ?

Après ce premier écueil, les chanoines et Von Esch se tournèrent naturellement vers Jean-André Silbermann (1766). Il faut dire que Silbermann avait de sérieuses références dans les environs : Guebwiller (1745), Soultz-Haut-Rhin (1750). (Celui des Dominicaines (Engelpforten) (1771) n'était pas encore construit.) Mais, évidemment, Silbermann n'était pas du genre à s'incliner face à une négociation abusive. Devant son manque d'enthousiasme (ou parce qu'il n'était pas jugé assez obséquieux), on préféra s'adresser à un autre facteur.

Johann Baptist Hug ?

Le soumissionnaire suivant fut Johann Baptist Hug, de Rheinfelden (D, tout près de la frontière Suisse, à l'est de Bâle). Là aussi, un marché fut signé (1767), et là aussi, le facteur mourut dans l'année (janvier 1768).

Weinbert Bussy ?

On comprend pourquoi les chanoines et Von Esch ne retournèrent pas tout de suite voir Silbermann... On fit alors dans "l'exotique", en allant chercher Weinbert Bussy, un ancien de chez Louis Dubois, en 1868. Mais Bussy n'avait pas bonne réputation, et là aussi, l'affaire capota rapidement. Au suivant.

Jean André Silbermann quand même ?

On devine que ce n'est pas de gaîté de cœur que l'on se résigna à re-solliciter Silbermann. A raison : le facteur strasbourgeois, qui n'avait pas un grand besoin de ce chantier, déclina aussitôt. (Plutôt poliment, en annonçant des délais de livraisons prohibitifs.)

Barthélémy ?

Le suivant sur la liste fut un certain "Bathelemy", de Dieuze. Là aussi, l'affaire manqua de sérieux : ledit Barthélémy, pour se débarrasser de Von Esch, proposa tout simplement un prix et des conditions inacceptables.

Christian Langes ?

Von Esch se tourna alors vers Christian Langes (1729-1790). Un autre facteur pour le moins "controversé" : il ne reste guère de lui que le très beau buffet de Riquewihr (1783), mais il y a fort à parier que ses parties instrumentales n'étaient pas à la hauteur. Et on se demande bien quelles références sérieuses il pouvait proposer en 1768, quand il fournit un devis pour Lautenbach. Ce devis fut froidement reçu, puisque qu'on retourna en panique solliciter Silbermann, qui, cette fois, se fâcha, et consigna dans ses archives : "Aô: 1769 den 23. Augusti, schrieb [François Michel Von Esch] wider an mich wegen der chimerischen neuen Orgel nach Lautenbach, des Inhalts: daß den Capitels Narren wegen der Summa von 7200 lb. der Muth hinweg genommen worden, weilen sie anoch 800 lb. auf die Summa welche sie dazu destinirt hatten, hätten legen mussen." Pour lui, le projet de Lautenbach était "chimérique" et mené par "ces fous du chapitre"... Mais l'étape Langes a eu une autre conséquence : Von Esch lui avait demandé une (rétro-) commission, et, comble de maladresse, avait omis d'être discret : le chapitre le sut, et Von Esch fut évincé du projet. [ArchSilb]

Toussaint en septembre

C'est finalement vers Johann Peter Toussaint que l'on se tourna, au cours de l'été 1770. Ce n'était donc de loin pas le "premier choix" des chanoines, mais il fallut s'en contenter. L'affaire traînait quand même depuis 20 ans. Toussaint (1712-1777) était établi depuis 1739 à Westhoffen. Son fils Jean-Nicolas (1744-1803) assura d'ailleurs sa succession, si tant est qu'il y avait quoi que ce soit à assurer, vu la proximité avec la Révolution. Clairement, Toussaint n'était pas un "grand" de la facture d'orgues, et ce malgré toute l'aura dont la lecture de l'histoire commise dans les années 1960 a doté les facteurs du 18ème. (Ils étaient tous déclarés génies, sans distinction, puisqu'il construisaient des orgues mécaniques et comme-il-faut.)

Evidemment, Silbermann s'amuse : il rapporte que, quand le chanoine Cuiré rencontra Toussaint, il lui demanda "ob er ein Orgelmacher wäre? Er sehe ehender einem Becker oder Müller gleich" ("s'il était vraiment facteur d'orgues, vu qu'il ressemblait plutôt à un boulanger ou un meunier"). S'il ne fait pas le moine, l'habit, au moins du 18ème, faisait le chanoine et le facteur d'orgues. Toussaint a probablement eu envie de lui répondre qu'il ne mangeait pas de ce pain-là, mais il faut bien vivre... le marché fut passé le 07/09/1770. [ArchSilb]

L'orgue a été reçu en septembre 1771 par Célestin Harst, qui accepta donc le travail, tout en commentant plus tard à l'abbé de Schuttern qui lui demandait son avis : "Es is alles so angelegt dass man zu allem kommen kan, aber es ist kein Silbermann-Arbeit." ("Tout est disposé de façon à pouvoir être utilisé, mais ce n'est pas un travail de Silbermann.") [ArchSilb]

La composition a été notée par Jean-André Silbermann. La voici, complétée par ce que l'on peut déduire de l'existant (en particulier une Flûte 4' au positif) et des notes de Fickinger (10 registres au positif). L'étendue des claviers est déduite des autres devis :

Clairement, l'orgue Toussaint ne fut pas une réussite. En août 1778, à la sortie d'un office où Brunner, du couvent de la Toussaint à Strasbourg, avait tenu les claviers, les chanoines lui demandèrent son avis sur l'instrument. Ils lui avaient sûrement précisé d'être sincère, car Brunner fut très clair, et ajouta même une pointe d'ironie : "einige Register gar nichts nutz mehr sind, und alles übrige schlecht." ("Il y a des registres inutilisables, et le reste est mauvais.") Les chanoines apprécièrent son honnêteté, en confirmant qu'ils étaient conscients de la piètre qualité de l'instrument ; ils lui confièrent de façon désabusée : "Wann wir sie nur nicht hätten." ("Si seulement on ne l'avait pas." i.e. "Si on pouvait revenir en arrière...") (Quand on dit "confier", c'est une façon de parler, puisque Silbermann relate ces propos.) Parfois, quand une affaire est mal engagée, l'issue ne fait aucun doute. [ArchSilb]

L'instrument a été réparé en 1816 par Grégoire II Rabiny, alors installé à Colmar. [IHOA] [ITOA] [HOIE]

...ce qui ne l'a pas forcément rendu meilleur.

En 1863, c'est un certain Joseph Fischer, de Guebwiller, qui effectua des réparations. Il semble que Fischer ait un moment travaillé dans les ateliers Callinet de Rouffach. [IHOA] [ITOA] [HOIE]

Juste 10 ans plus tard, en 1873, nouvelle réparation, cette fois par Jean Fickinger, de Dornach. [IHOA] [ITOA] [HOIE]

Il est fort probable que Fickinger a eu ce marché suite à la construction d'un orgue neuf à Murbach.

Les 86 tuyaux de façade ont été réquisitionnés par les autorités le 23/03/1917. [HOIE]

Le 16/01/1923, Joseph Rinckenbach rédigea un devis pour un orgue neuf à placer dans le buffet existant. La composition devait être la suivante : [CCTP2021]

Cela aurait pu être un instrument magnifique, avec ses trois Flûtes harmoniques au récit et ses deux 16' manuels. Il avait plusieurs traits néo-classiques, dont le Cornet et la Doublette au grand-orgue, et la Mixture au récit (en boîte expressive). Les deux anches manuelles devaient être au récit (la Trompette se transformant, par la magie des accouplements à l'octave, en une batterie d'anches complète). Il y avait aussi ce Basson 16' de pédale préféré à une Bombarde.

Malheureusement, l'affaire ne se fit pas, et Lautenbach passa à côté d'une opportunité d'avoir enfin un orgue à la hauteur. Car clairement, on ne savait pas ce qu'on voulait : après consultation de Georges Schwenkedel et plusieurs devis d'Alfred Berger, illustrant encore de nombreux tâtonnements et hésitations, il fut finalement décidé de procéder à une transformation profonde mais partielle de l'orgue de Toussaint.

En 1929, l'orgue a donc été fortement remanié par Alfred Berger. [IHOA]

Outre la nouvelle façade, l'instrument a été doté d'un récit expressif, et la pédale a été restructurée. Concernant les sommiers, seuls ceux du grand-orgue sont d'origine. Celui du positif a été construit par Berger, mais la provenance de ceux du récit et de la pédale (à gravures) semble incertaine. [ITOA] [IHOA]

Ce projet avait été soit trop ambitieux, soit pas assez. Il est probable que l'orgue de Lautenbach en sortit bien meilleur que ce qu'il a jamais été. Mais le résultat manquait de cohérence et souffrait des compromis : le répertoire normalement accessible à sa nouvelle composition était de fait injouable en raison d'une étendue trop limitée des claviers ! L'économie consistant à ne pas renouveler les sommiers pour les porter à 56 notes avait privé l'instrument de son principal atout. Il n'y a pas de tirasses récit ou positif directes.

De plus, la partie héritée du 18ème avait conservé ses défauts originels : soudures mal faites, ergonomie de la console plus que douteuse, piètre qualité générale. Reste que les jeux ajoutés par Berger, très "Walckeriens", sont vraiment très beaux, et constituent de loin le meilleur de l'instrument actuel (2021). Le récit expressif a un côté "néo-classique" marqué, qui, finalement, est très assorti au buffet. [Visite]

Les dimensions de la console laissent penser que celle-ci a été conçue pour un géant. Le récit est commandé par le clavier du bas (!), et limité à 51 notes. Il manque le Do# grave (Cis) au grand-orgue. Le positif de dos est commandé par le troisième clavier, et son tirage des jeux est assuré par des dominos. Il vaut mieux ne pas essayer de manipuler les tirants des autres claviers, car cela se ferait au risque de tomber du podium, qui est d'une hauteur démesurée, sûrement à l'issue de quelque erreur de calcul. (Ces dimensions peu communes semblent être d'origine, car il n'y a pas trace de modification, et le tout est cohérent avec le reste de l'architecture.) [Visite]

Le buffet

D'un dessin très élégant, ce buffet est clairement d'inspiration classique française, avec ses 5 tourelles à entablements et ses ornements rococo.

Ce buffet est immédiatement identifiable par sa "ceinture" de plates faces, en plus de la ceinture habituelle au grand-orgue, ce qui fait que l'espace entre le soubassement et les pieds des tuyaux des places-faces compte trois étages.

L'ornementation (sculptures) est très soignée... contrairement au reste de la réalisation, pour laquelle "l'approche pragmatique" semble avoir été privilégiée. En clair, il n'y a rien de droit, tout penche, tout se déhanche, et les dimensions du soubassement paraissent avoir été tirées aux dés. Les assemblages présentent des jours, et les deux tourelles latérales sont considérablement écartées, ce qui fait qu'inconsciemment, on préfère se tenir au centre de la tribune.

Reste que, d'un point de vue historique, c'est un des buffets les plus importants d'Alsace.

L'aspect de la façade d'origine pourrait être retrouvé, car il existe des photos anciennes, en particulier de 1899. Il y a aussi une photo du positif sans ses tuyaux de façade, donc prise entre mars 1917 et 1929. [Palissy]

Caractéristiques instrumentales

Composition, 2021
Récit expressif, 51 n. (C-d''')
Métallique et conique
Berger
(c-d''')
Berger
Berger
7 tuyaux bouchés, puis ouverte, très belle, pas de Berger
Berger
Berger ; sans tierce ; 3 rgs à partir de Gis
Berger ; Hautbois à calottes tournantes à opercules
Grand-Orgue, 51 n. (CD-d''')
Façade de Berger, partie sur le vent de Toussaint
Toussaint
Berger ; chape d'une Cymbale
Toussaint
Toussaint
Toussaint
Toussaint
Toussaint
Toussaint
C c c' c''
1' 1'1/3 2' 2'2/3
2/3' 1' 1'1/3 2'
1/2' 2/3' 1' 1'1/3
(c'-d''')
Toussaint ; traces d'accord abusif
(C-h)
Pas d'origine
(c'-d''')
Pas d'origine ; la chape est aussi coupée en B+D
(C-h)
C'est celle du Merklin de Willer-sur Thur
(c'-d''')
Positif de Dos, 51 n. (C-d''')
Berger
Provenance diverse
(c'-d''')
Toussaint
Toussaint
Berger
Pédale, 27 n. (C-d')
Berger
Toussaint, sauf aigus
Toussaint ?
Berger
[ITOA] [Visite]
Console:

Console en fenêtre frontale, "king size" (1m60 de large), sur un podium très haut, et dont les portes sont constituées d'un assemblage de petits panneaux. Tirants de jeux de section carrée, disposés en deux improbables colonnes de part et d'autre claviers : il y a 17 (!) tirants à droite, et 16 (un trou est inoccupé) à gauche. Ces tirants ont été munis de pommeaux à porcelaines par Berger. Le positif de dos bénéficie d'un tirage de jeux par 10 dominos nettement plus pratique : 5 de chaque côté, un peu au-dessus du troisième clavier (qui est le positif), pour les 9 jeux et l'appel du tutti.

Ordre des claviers, de bas en haut : récit expressif, grand-orgue et positif de dos. Claviers blancs, dans un bloc-clavier en bois jaunâtre non assorti au reste de la console.

Commande de la tirasse, des accouplements et de l'expression du récit par pédales-cuillers à accrocher (de Berger); repérées par des porcelaines rondes : de gauche à droite : "Gr.Orgue Pedale" (tirasse) , "Gr.Orgue Récit" (I/II ; le I est le récit), "Expression Récit" et "Gr.Orgue Positif" (III/II).

Une étiquette en carton est fixée au-dessus des pédales, et dit : "Arrêtez de jouer au moment d'utiliser les Tirasses d'Accouplages."

Avertissement placé sous les claviers.Avertissement placé sous les claviers.
Ce n'est pas un montage : la photo n'est pas retouchée.
D'ailleurs, sur tous les enregistrements,
chaque action sur les tirants bleus est suivie
d'un "Aaaah..." et d'un bruit de chute.
Noter les belles ferrures du 18ème.Ce n'est pas un montage : la photo n'est pas retouchée.
D'ailleurs, sur tous les enregistrements,
chaque action sur les tirants bleus est suivie
d'un "Aaaah..." et d'un bruit de chute.
Noter les belles ferrures du 18ème.

Le banc, dont les flancs figurent une lyre stylisée, est identique à ceux de Joseph Rinckenbach entre 1904 et 1912. Pour les bancs, comme pour d'autres éléments de console, soit Berger se fournissait à Ammerschwihr, soit ils avaient le même fournisseur.

Vu qu'ils n'ont aucune chance de survivre à la prochaine restauration,
voici une photo des jolis dominos du positif, pour en garder le souvenir.Vu qu'ils n'ont aucune chance de survivre à la prochaine restauration,
voici une photo des jolis dominos du positif, pour en garder le souvenir.
Transmission:

La mécanique des notes du récit est à équerres ; son tirage des jeux est pneumatique. La traction du grand-orgue est suspendue (grand abrégé conventionnel), et son tirage des jeux semble dater de 1772. Le positif de dos, commandé par le troisième clavier, est pneumatique (notes et jeux). La pédale a une transmission mécanique.

Sommiers:

Il y a - curieusement - deux sommiers à gravures, diatoniques, au récit, disposés en "M" (basses aux extrémités). On comprend mal pourquoi Berger a fait usage de sommiers à gravures en 1929, et il ne semble pas les avoir construits lui-même. Ils sont peut-être de récupération.

Les sommiers du grand-orgue sont diatoniques, disposés en "W" (en "M" mais avec les basses au centre et aux extrémités). Ils sont de Toussaint et à gravures.

Le positif de dos est diatonique en "M". Son sommier est à membranes et clairement de Berger, 1929. Le Cornet est chromatique, ce qui laisse penser que le positif de Toussaint était chromatique, avec un ravalement de l'octave grave pour compenser le déséquilibre des masses, comme c'était souvent pratiqué au 18ème.

Il y a deux sommiers à gravures pour la pédale. Là aussi, leur provenance est un mystère.

Tuyauterie:
La tuyauterie du grand-orgue.
De bas (passerelle derrière le buffet) en haut (revers de la façade) :
la Voix humaine de Merklin, le Clairon, la Trompette,
la Flûte 8' en bois de Toussaint, le Bourdon 8', la Flûte 4',
le Nasard, la Doublette, la Tierce, le Larigot,
le Sifflet, la Fourniture, la Gambe,
le Cornet posté. Le Prestant et la Montre 8' sont hors champ.La tuyauterie du grand-orgue.
De bas (passerelle derrière le buffet) en haut (revers de la façade) :
la Voix humaine de Merklin, le Clairon, la Trompette,
la Flûte 8' en bois de Toussaint, le Bourdon 8', la Flûte 4',
le Nasard, la Doublette, la Tierce, le Larigot,
le Sifflet, la Fourniture, la Gambe,
le Cornet posté. Le Prestant et la Montre 8' sont hors champ.

La Voix humaine du grand-orgue est celle de l'orgue Joseph Merklin de Willer-sur-Thur (à la fois la facture et les marques d'identification, y-compris la date de 1866 permettent une attribution formelle). Berger l'a probablement retirée en 1893 ou 1911 pour y placer un Nasard, et l'a replacée à Lautenbach en 1929.

La Voix humaine de Merklin.
C'est celle de Willer-sur-Thur.
Noter les pieds munis d'une bague, juste en-dessous du noyau.La Voix humaine de Merklin.
C'est celle de Willer-sur-Thur.
Noter les pieds munis d'une bague, juste en-dessous du noyau.
Le positif de dos.
En haut, le Cornet chromatique (de Toussaint).
La disposition diatonique actuelle du reste n'est en effet pas d'origine.
Depuis en bas à gauche (tribune) vers le revers de la façade :
le Cromorne, la Fourniture, le Nazard, la Flûte 4',
le Salicional, le Bourdon 8', la Doublette, et la Montre.Le positif de dos.
En haut, le Cornet chromatique (de Toussaint).
La disposition diatonique actuelle du reste n'est en effet pas d'origine.
Depuis en bas à gauche (tribune) vers le revers de la façade :
le Cromorne, la Fourniture, le Nazard, la Flûte 4',
le Salicional, le Bourdon 8', la Doublette, et la Montre.
Le beau récit de Berger.
De gauche à droite : le Geigenprincipal, la Voix céleste,
la Gambe, la Flûte majeure 8', la belle Flûte 4',
le Principal 4', la Doublette, la Mixture,
et le Basson/Hautbois de facture très germanique.
Ici, la tuyauterie est impeccable.Le beau récit de Berger.
De gauche à droite : le Geigenprincipal, la Voix céleste,
la Gambe, la Flûte majeure 8', la belle Flûte 4',
le Principal 4', la Doublette, la Mixture,
et le Basson/Hautbois de facture très germanique.
Ici, la tuyauterie est impeccable.
La Flûte 8' du grand-orgue.
Sa lèvre inférieure est une moulure :
on dirait une plinthe. Le tuyau est de 1772.La Flûte 8' du grand-orgue.
Sa lèvre inférieure est une moulure :
on dirait une plinthe. Le tuyau est de 1772.

L'édifice est chargé d'histoire. On n'y entre qu'avec beaucoup d'émotion et de respect. Il y a cette fameuse chapelle St-Michel, située au-dessus du porche, à laquelle on peut accéder depuis l'orgue. Aujourd'hui, c'est "seulement" une curieuse pièce vide, mais, pour tout amateur d'histoire, elle enflamme l'imagination. L'orgue, malgré ses évidents défauts et son état, est absolument passionnant !

C'est un chantier de grande envergure qui va s'ouvrir à Lautenbach. Il était nécessaire de trouver une solution, car l'orgue n'est plus vraiment utilisable en l'état (2021). Passionnant à visiter et à étudier, il doit être très pénible à jouer, avec ses nombreux dysfonctionnements dus au manque d'entretien. Un premier défi est évident : comment réaliser un orgue cohérent et fonctionnel sur la base de cet assemblage approximatif de planches et de tuyaux mal soudés ? Cela représente un travail considérable !

Mais parmi les questions qui se posent, l'une est centrale, et plutôt de nature éthique : que faire dans le cas d'un orgue "historique" (il l'est d'ailleurs en totalité, pas seulement ses parties du 18ème) dont on sait qu'il ne donnait pas satisfaction à l'origine ? La perspective d'une "restauration stricte" dans l'état de 1772, n'est guère engageante : si l'instrument était réellement reconstitué comme à son origine, il serait affublé des mêmes défauts, rapportés dès la fin des années 1770... Or, qui, aujourd'hui, voudrait délibérément s'investir pour reconstituer un orgue raté ? Car si on étudie l'histoire, c'est justement pour éviter de répéter les erreurs du passé !

Et on est loin de tout savoir sur l'orgue de 1772 : de nombreux éléments ont disparu, dont une bonne partie de la console, du tirage des notes, presque une moitié de la tuyauterie (dont tous les jeux à anches), et bien sûr l'harmonisation d'origine. Qui, aujourd'hui, peut affirmer avoir entendu jouer un orgue Toussaint ? Il va forcément falloir jouer aux devinettes, et on va donc - comme toujours - s'inspirer de Silbermann. Mais rien ne prouve que Toussaint faisait tout comme Silbermann ; il est même probable que ce ne soit pas le cas. Le résultat ne pourra donc pas être considéré comme un orgue Toussaint authentique, et sera donc, au moins en partie, un "simili-Silbermann" de plus. Or, l'Alsace en compte déjà des dizaines, dont plusieurs à seulement quelques kilomètres de Lauterbach.

Bien sûr, le résultat sera unanimement loué par la presse et les commentateurs : la "ré-interprétation" d'un orgue du 18ème, du moment que la traction est mécanique, que les sommiers sont à gravures, les claviers noirs, et qu'il y a pléthore de petit jeux, fait un absolu consensus. Du point de vue "politique et communication", le succès du projet est déjà assuré. Mais l'histoire nous a souvent montré qu'il est dangereux d'être trop confiant en nos certitudes. On a peut-être le droit de se demander si une telle restauration est vraiment ce qu'il faut, localement, à Lautenbach. A une échelle plus vaste, oui : l'argument "historisant" l'emporte, et l'intérêt d'une pareille opération, du point de vue de l'avancée de la connaissance historique sur les orgues du 18ème, est évident. Reste que la gestion du patrimoine ne devrait pas être sans cesse tournée vers le passé : arrêter d'imiter, pour se remettre à créer, c'est préparer le patrimoine des générations futures. On ne peut que regretter qu'à notre époque qui se prétend "ouverte" et avide de "concertation", des solutions sortant un peu des sentiers battus n'aient pas été envisagées. On aurait par exemple pu réaliser, avec les techniques d'aujourd'hui, le projet de 1923. Mais le Monde de l'Orgue est un "entre-soi" très conservateur, très fermé, qui bien sûr trouverait cette proposition parfaitement ridicule.

A cette interrogation légitime, il faut ajouter celle portant sur le destin des nombreux éléments du 19ème et du 20ème, de grande qualité, présents dans l'orgue actuel. En fait, il s'agit du meilleur de l'orgue actuel... On ne trouvera plus, à Lautenbach, les attachantes curiosités et les beaux jeux amenés par Berger, qui font tout le charme de l'orgue actuel. On ne pourra plus dire au visiteur de l'Alsace : "Tiens, je vais te montrer quelque chose de pas banal !" Tout cela aura, là aussi, disparu pour céder la place à du "comme il faut", dont on peut douter qu'il suscitera longtemps de l'intérêt tant ces orgues "baroques reconstitués" sont aujourd'hui légion. Lentement, la part "exotique" et atypique se réduit, pour céder sa place au convenu et au prévisible.

Il faut donc faire l'effort de voir cette opération (rappelons-le, rendue possible par un legs) de façon positive : elle fournira du travail à une (ou plusieurs) manufacture d'orgues, et donnera lieu à un projet passionnant pour ceux qui s'intéressent à l'orgue et à son histoire. On va bientôt pouvoir applaudir "l'orgue Toussaint restauré de Lautenbach".
Et surtout... la Voix humaine de Willer-sur-Thur va enfin pouvoir rentrer chez elle !

Références Sources et bibliographie :

Carte Localisation :

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Immatriculation de l'orgue actuel : F680177001P04
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