Romanswiller, l'orgue Martin et Joseph Rinckenbach.L'église catholique de Romanswiller a été achevée en 1899, et permit aux deux confessions d'avoir chacune un lieu de culte : l'église "historique" (sur la rue de la Diligence) devint alors protestante à part entière. L'édifice néo-gothique neuf put être doté d'un orgue 3 ans seulement après son achèvement : l'instrument est l'œuvre de Martin et Joseph Rinckenbach, d'Ammerschwihr.
Historique
En 1791, les catholiques de Romanswiller avaient acquis, et placé dans l'autre église (qui était alors utilisée pour les deux confessions) un orgue Jean-Baptiste Waltrin, 1735, venant de Wasselonne, église protestante. [IHOA]
Cet orgue a disparu en 1902. [Gottenhouse2000]
Ce n'est *pas* celui qui est allé à Monswiller (et qui est aujourd'hui à Gottenhouse) ; celui-là est un orgue Georg Friederich Merckel qui était utilisé à Romanswiller pour le culte protestant). On ne sait pas ce qu'est devenu l'orgue Waltrin venu de Wasselonne, et qui était utilisé par les catholiques de Romanswiller. [Gottenhouse2000]
Historique
C'est en 1902 que Martin et Joseph Rinckenbach posèrent à Romanswiller leur opus 76. [IHOA] [ITOA] [Barth]
Beaucoup de choses fausses ont été écrites au sujet de cet orgue : les inventaires et historiques disponibles sont souvent incohérents. Il vaut donc mieux reprendre au début.
Cet instrument est contemporain d'un des orgues majeurs de la maison d'Ammerschwihr - malheureusement aujourd'hui disparu : celui de Strasbourg, St-Jean, l'orgue de Marie-Joseph Erb. Parmi ses contemporains qui n'ont pas été victimes des guerres ou des baroquisations sauvages, on compte l'orgue de Mitzach (1901), et celui de Dessenheim (1901 aussi). Tous deux des instruments d'exception.
Toujours pour préciser le contexte, la majorité des orgues existants dans les environs de Romanswiller étaient issus des ateliers de la maison Stiehr (c'est le cas pour l'église protestante de Romanswiller), avec quelques Wetzel. Il y avait aussi l'orgue Jean-André Silbermann, 1745 de Wasselonne. Les localités voisines de Wangenbourg et Flexbourg avaient acquis des orgues de Franz Xaver Kriess, respectivement en 1891 et 1894. La maison Stiehr existait encore, à Seltz, mais il faut bien se rendre à l'évidence : plus grand monde ne voulait de ses orgues...
On sait que François-Xavier Mathias participa à l'élaboration du projet pour Romanswiller : le 26/08/1901 il écrivit que celui-ci, dans sa version du 26/08/1901, avait déjà été bien amélioré. Il précise qu'aucun 2' n'est nécessaire, car ce rang est déjà présent dans la Mixture. Et il ré-affirme explicitement qu'un 2' indépendant ("als Kombinations-Register") n'a pas sa place dans un orgue d'église. [IHOA]
Notons que Mathias, en postulant que la Mixture contient un rang de 2', n'en avait sûrement pas étudié la composition : elle n'en a pas, sauf dans l'octave grave ! A partir de c, la Mixture est en 4' + 2'2/3 + 1'3/5. Décidément, Rinckenbach ne voulait *vraiment* pas de 2' dans cet orgue. L'absence de 2' était donc un choix esthétique, majeur et partagé, lors de l'élaboration de cet instrument.
Un an après la construction de l'orgue de Romanswiller, en 1903, Niederhaslach opta aussi pour la maison Rinckenbach. Ces réalisations voisines sont généralement significatives du succès que connurent les orgues. Il est à noter que jamais aucune église protestante en Alsace ne commanda un orgue Rinckenbach : il n'est donc pas étonnant que les facteurs suivants qui sont intervenus dans la région furent Dalstein-Haerpfer et Gebrüder Link, car c'étaient surtout des églises protestantes qui devaient être dotées d'un orgue.
On pourra trouver sur la page traitant des compositions des orgues Martin et Joseph Rinckenbach de 1899 à 1917 plus de détails sur ces évolutions esthétiques.
Les tuyaux de façade ont été réquisitionnés par les autorités en 1917. [IHOA]
On ne sait pas qui a remplacé la façade. Mais ce fut fait de façon un peu "pragmatique". (Hauteur de certains tuyaux dans les tourelles latérales insuffisante, disposition probablement altérée dans les deux éléments saillants.) [Visite]
En 1934, Georges Schwenkedel fit un relevage et ajouta un trémolo. [Visite]
Le tirant du trémolo paraît d'origine : cela semble indiquer qu'un tirant supplémentaire était disponible. (A noter que le graphisme des porcelaines est totalement homogène, ce qui est surprenant.) L'historique affiché à la tribune parle aussi de l'ajout d'un "rouleau d'expression", ce qui est plutôt curieux.
Cela peut signifier que l'expression a été rendue progressive. Et donc que la boîte était à l'origine commandée par une pédale-cuiller à accrocher, n'autorisant que les positions "ouverte" et "fermée". Mais il y a déjà une pédale à bascule (progressive) à Hoenheim en 1885, et Martin Rinckenbach en avait peut-être même déjà placé une sur le récit qu'il avait installé à Kaysersberg en 1879. Les prédécesseurs de l'orgue de Romanswiller dans la production d'Ammerschwihr (Dessenheim, Mitzach, Zellwiller...) ont généralement une pédale d'expression basculante. C'est donc un peu anachronique. Toutefois, l'analyse de la console étaye plutôt cette hypothèse.
Une autre interprétation peut être que Schwenkedel a remplacé la bascule par un "Rollschweller", i.e. un rouleau pivotant sur un axe horizontal. Mais - au moins en Alsace - ce genre de dispositif commande le crescendo, pas l'expression du récit.
En 1963, il y eut des travaux par Alfred Kern, qui ne furent absolument pas une "restauration" (puisque l'orgue n'a été remis dans aucune configuration antérieure), mais bien une (regrettable) transformation : avant cela, si on excepte la façade, l'orgue était authentique ! [IHOA]
Cinq tuyaux du malheureux Salicional supplicié, pendus au mur...En 1992, la maison Muhleisen effectua un relevage. [Muhleisen]
L'inventaire historique parle de "restauration de la traction pneumatique et réharmonisation par la société Muhleisen." (?)
L'historique affiché sur l'orgue
Sur la face latérale gauche du buffet se trouve un cadre, disant : "Orgue pneumatique construit en 1902 par Martin et Joseph Rinckenbach (opus 76). Entièrement restauré en 1991/92 par les Ets Muhleisen de Strasbourg. Inauguré le dimanche 24/05/1992 par le président du conseil de fabrique Bernard Jaeger et par l'organiste titulaire Gérard Helbourg."
Il y a aussi un panneau d'affichage, en 3 parties :
- "L'orgue Rinckenbach" : une généalogie de la famille Rinckenbach, un article de presse relatant l'inauguration de 1992, et la composition de l'instrument. (Malheureusement pas la composition d'origine.)
- "Quelques instantanés" : revue de presse des événements auxquels la chorale à participé de 1969 à 1994.
- Une chronologie des événements concernant l'orgue, la chorale et la paroisse. En ce qui concerne l'orgue et les organistes :
1903 : Construction des orgues par la maison Rinckenbach d'Ammerschwihr. Organistes : Joseph Munck, Paul Merckel, Auguste Girard.
1934 : Grand nettoyage des orgues. Rajout d'un trémolo et d'un rouleau d'expression par la maison Schwenkedel. Organiste : Ernest Weber.
Après 1949 : Travaux de réparation suite aux dommages de guerre par la maison Muhleisen. Organistes : Solange Weber, puis Charles Lambur (1954->1964).
1962 : Grand nettoyage des orgues. Installation d'une Doublette 2' (sic) au récit par la maison Kern. Organiste : J.Pierre Kastner (1964->1967), Gérard Helbourg (1967->), Charles Lambur (1972-1976).
1979 : Travaux de révision et d'entretien par J.P. Grille.
1991 : Grande restauration par la maison Muhleisen. Organistes : Emmanuelle Warmcke, Marie-Anne Holz.
(Le tableau s'arrête en 1996.)
Le buffet
Le buffet a un dessin analogue à ceux de Rothau et Koetzingue.
Il y a trois plates-faces, la centrale étant plus large et plus haute, séparées par deux fines tourelles saillantes et plates. Comme souvent pour les orgues Rinckenbach, les plates-faces latérales sont doubles. Chacun des 5 éléments est surmonté d'un gâble, et les couronnements font usage du langage ornemental habituel du style néo-gothique : crochets et pinacles. Les claires-voies sont finement sculptées. La ceinture du buffet est constituée d'une frise de tri-lobes. Il n'y a pas de de jouées, mais - contrairement à Koetzingue - des culots pour les tourelles saillantes.
Caractéristiques instrumentales
| C | c |
| 2'2/3 | 4' |
| 2' | 2'2/3 |
| 1'3/5 | 1'3/5 |
La console indépendante.Console indépendante face à la nef, fermée par un volet coulissant. Tirants de jeux de section ronde, disposés en trois gradins de part et d'autre des claviers, munis de porcelaines orientées vers le haut à 45° (l'extrémité du triant, où se situe d'habitude le pommeau, est munie d'un point blanc). Il sont du même modèle qu'à Zellwiller (1899), Dessenheim (1901), Dauendorf (1904), ou Kogenheim (1905). Les porcelaines sont à fond blanc pour le grand-orgue, rose pour le récit, et jaune pour la pédale. Claviers blancs à frontons galbés. Joues légèrement arrondies. Les gradins sont munis d'un petit chanfrein concave.
Commande des accouplements et tirasses par pédales-cuillers à accrocher, en fer forgé, et repérées par des porcelaines rondes disposées tout en haut de la console : (à gauche de la plaque d'adresse) "Super Oct. Kopp. I z. II." (II/I 4'), "Koppel II e P." (II/P), "Koppel I e P." (I/P), (à droite) : "Koppel II e I." (II/I), puis "Expression" (la porcelaine est d'origine). La pédale basculante commandant la boîte expressive est au-dessus du h du pédalier, et n'est pas d'origine. On distingue les traces d'une pédale à accrocher déposée au dessus-du gis du pédalier (voir la disposition de Dessenheim). Il n'est donc pas exclu que l'expression était commandée par une cinquième pédale-cuiller à l'origine.
Commande des combinaisons fixes par 5 pistons, situés sous le premier clavier, au centre, et repérés par de petites porcelaines rondes placées en regard, entre les deux claviers : "P.P.", "P.", "M.F.", "F.", (les 4 pistons sont blancs) et "0." pour l'annulateur, dont le piston est noir. Ces pistons sont différents des poussoirs que l'on trouve à Dessenheim.
Banc dont les flancs figurent une lyre.
A l'exception de la pédale basculante d'expression et de la porcelaine "Flageolet 2'", l'intégralité de la console a l'air de 1902. Mais comme le trémolo est censé avoir été installé en 1934, cela pose problème : la porcelaine a probablement été réalisée en parfaite imitation. Cela expliquerait certains libellés de tirants qui ne sont pas conformes aux habitudes de la maison Rinckenbach, en particulier pourquoi le Gemshorn du récit s'appelle "Flûte 4'" et que la Flauto dolce 8' du grand-orgue porte une porcelaine "Flûte 8". La porcelaine du 2' du récit - évidemment pas d'origine - est aussi très bien imitée ; on peut donc affirmer que plusieurs porcelaines ont été remplacées.
Plaque d'adresse en position centrale, au-dessus du second clavier, constituée de lettres en laiton incrustées sur fond noir, et disant :
Le mot "Ammerschweier" ondule entre les deux lignes du bas. Il n'y a pas de point au "M" de "Martin", ni a "Op" de "opus".
La plaque d'adresse Rinckenbach à Romanswiller.Pneumatique, notes et jeux.
Sommiers à membranes, d'origine. Le grand-orgue est situé derrière la façade ; les sommiers sont diatoniques en "M" (basses aux extrémités), avec C-F au centre. Le récit est également diatonique en "M".
Réservoir à plis parallèles, placé sur la tribune à droite de l'orgue.
Le système de pompage à pied a été conservé.Sur le porte-vent principal, à l'endroit où on peut brancher le pèse-vent, se trouve une étiquette manuscrite, disant : "Moteur 110 Windlade reduz.v.105 > 97". Ensuite, cette étiquette a été corrigée avec un stylo rouge, pour changer "97" en "87". C'est à dire que la pression a été réduite - ce qui a forcément eu un impact sur l'harmonisation. L'hypothèse la plus probable est que la pression a été changée une première fois en 1934, de 105 à 97 mm de colonne d'eau, puis une seconde fois en 1963 ou en 1992, pour descendre à 87 mm. Cela représente quand même une réduction de 17% par rapport à l'origine, ce qui est considérable. Il serait très intéressant de tester l'instrument sous sa pression probable d'origine (97 ou 105 mm).
Une vue sur la tuyauterie du grand-orgue, depuis la passerelle.
Une vue sur la tuyauterie du récit.
Comme cela arrive parfois chez Joseph Rinckenbach,
C'est vraiment un orgue de la Belle époque ! Un des trop rares instruments de Martin et Joseph Rinckenbach qui ont échappé à la "période noire" de la facture d'orgues (1960-1990). Evidemment, son Salicional lui manque cruellement : son absence rend la Voix céleste pratiquement inutilisable, et le prive donc de deux de ses plus belle voix... La pression aussi a l'air d'avoir été modifiée. Mais ce ne serait sûrement pas grand chose à arranger. Avec ces deux problèmes résolus, il deviendrait un des orgues alsaciens les plus authentiques dont nous disposons.
Cet instrument a donc une valeur exceptionnelle. On s'en rend d'ailleurs compte aux claviers : il est idéalement adapté à son environnement, et rayonne de cette aura inimitable et spécifique aux orgues du début du 20ème siècle.
Sources et bibliographie :
Remerciements à Rebecca Weyer.
Photos du 18/09/2021, et relevé technique.
Photos du 01/07/2009.
Photo du 06/07/2003.
L'article donne une composition (non datée) avec un "Dolce" (i.e. un Salicional) au grand-orgue (et pas de Flûte 8'), et un Gemshorn en 4' du récit, où l'on trouve à la fois la Voix céleste, le Salicional et une Octave 2' "neuve", mais pas de Principal 8'... La confusion est donc grande.
Les claviers ont 56 notes (C-g'''). Cette fois, il y a bien une "Flûte douce 8'" au grand-orgue ("Flauto dolce" ?). La porcelaine aurait-elle été changée après 1986 ?
Localisation :