Schiltigheim, l'orgue Roethinger de l'Immaculée Conception, le 13/03/2002.Cet instrument de Max et André Roethinger, construit en 1960, est une sorte de trait d'union. A l'époque de sa construction, il était l'aboutissement de la facture "néo-classique", ce mouvement issu du début du 20ème siècle visant à permettre l'exécution d'un répertoire "ancien" en redécouvrant les timbres du 17ème et du 18ème. On peut aussi le voir comme un des premiers "néo-baroques", ce mouvement quasi intégriste visant à construire des instruments neufs avec les techniques, méthodes et matériaux du 18ème (en démolissant le reste). L'histoire de l'orgue de l'Immaculée Conception à Schiltigheim illustre parfaitement les hésitations et le goût pour les modes éphémères qui ont marqué cette période (1955-1975), qui tentait de mettre en pratique une nouvelle idée tous les ans : une "idée géniale" en chassait une autre, vite reléguée au rang de "vieux truc dépassé".
Heureusement, comme c'est le premier instrument de l'édifice, il n'a pas de destruction d'un orgue historique sur la conscience. C'est peut être aussi ce qui a permis de le concevoir sans contrainte, à partir d'une page blanche. Mais il n'est pas seulement représentatif par sa configuration à sa construction : les différentes évolutions qu'il a subies en disent long sur les tâtonnements de la facture d'orgue dans la seconde moitié du 20ème siècle, dont un mot d'ordre semble avoir été "Faire et défaire, c'est toujours travailler !" Comme il y avait à l'époque - malheureusement - beaucoup d'argent disponible, on ne pouvait pas laisser un orgue tranquille plus de quelques années...
L'exemplaire opération de 2023 est l'une des plus enthousiasmantes de ces dernières années, car elle a redonné de la valeur à cet instrument qui appartient à coup sûr au meilleur de ce qu'a produit les années 60. Elle entérine aussi que certaines marottes des années 1960-1975 étaient complètement absurdes. Et elle permet de nourrir l'espoir qu'enfin, le monde de l'orgue est revenu à la raison, et a compris que chaque esthétique se respecte, et qu'il faut arrêter de bricoler et de démolir des orgues juste parce qu'ils ne sont "plus à la mode".
Historique
L'instrument a été construit en 1960 par Max et André Roethinger. C'était le premier de cette église, construite en 1957. Il a été inauguré le 29/05/1960 par Michel Chapuis. [IHOA] [ITOA] [LORGUE] [Barth]
Il n'y avait pas de buffet à l'origine, ce qui est caractéristique de l'esthétique néo-classique "tardive" (1950-1962) :
Photo de la maison Roethinger,Des tuyaux de pédale étaient disposés en "tourelles de pédale" de part d'autre du massif Brustwerk / grand-orgue. L'ensemble avait vraiment beaucoup d'allure !
Voici la composition d'origine :
La fin de l'époque néo-classique
Contrairement à ce qu'on a pu lire, il ne s'agit pas du tout du premier orgue néo-classique d'Alsace. Loin s'en faut : si l'organologie officielle/française situe le début de l'ère néo-classique en 1930, il y avait des composantes néo-classiques (même si on ne les appelait évidemment pas comme ça) en Alsace depuis au moins la fin du premier conflit mondial. Et ses prémices sont présents dans la Réforme alsacienne de l'orgue (donc dès 1905).
La maison Roethinger a construit des instruments néo-classiques dès les années 20, comme en témoigne le somptueux orgue de Morschwiller-le-Bas (1924 ; malheureusement aujourd'hui muet alors, que c'est un des instruments les plus importants d'Alsace) : Doublette et Plein-jeu au grand-orgue, Larigot (d'origine) au récit, Flûte 4' à la pédale. L'orgue monumental de Bischheim (1933) est lui aussi très néo-classique, avec ses Mutations (Larigot et deux Tierces) et son Cromorne. La "grande époque" néo-classique culminait depuis 1948 au moins : Fellering (1948), Rossfeld (1952), Wissembourg (1953), Friesenheim (1955)... Et de très nombreux autres, et encore en se limitant ici à la production de la maison Roethinger. Car les autres, à commencer par Curt Schwenkedel ont réalisé beaucoup d'orgues néo-classiques entre 1945 et 1960 (Bartenheim, 1952, Biesheim, 1953...) L'apogée du néo-classique en Alsace doit sûrement se trouver à Wittelsheim (1956).
L'orgue de Schiltigheim est donc loin d'être le premier néo-classique ! C'est peut-être même un des derniers. En fait, il semble y avoir eu confusion, car cet instrument peut plutôt être considéré comme un des premiers "néo-baroques". Car il ne comporte plus *aucune* composante romantique, et commence à adhérer à la facture du 18ème non plus seulement par la composition, mais aussi par l'architecture et certaines techniques. Mais, si c'est bien l'un des premiers, ce n'est pas non plus LE premier, car on trouve des précédents, à commencer par le Schwenkedel de Wickerschwihr (1957). En 1960, en Alsace, l'esthétique néo-classique avait environ 50 ans (dont au moins 30 de maturité), et l'esthétique néo-baroque 3 au moins.
Ein Kind seiner Zeit
En 1960, il n'y avait pas encore le grand Cornet au grand-orgue. La pédale était dotée d'un intéressant Quintaton 8' et il y avait à la fois une anche de 16' et de 8'. Notons que le jour de l'inauguration, le seul jeu de pédale disponible était la Soubasse. Les autres jeux ont été posés après. La transmission de la pédale était électrique à l'origine. L'instrument avait été harmonisé à plein vent par André Roethinger. [LORGUE]
Cette harmonisation - qui était sûrement aussi assourdissante que celles de quelques instruments laissés en l'état des années 60 - a été (heureusement) totalement reprise par la suite (1974-1975). Même si on peut faire semblant d'apprécier une chose insupportable - pour ne pas passer pour un Béotien aux yeux d'experts qui prétendent trouver ça génial - la patience de chacun a une limite que même le snobisme et le fayotage ne permettent pas de franchir... Quand on a trop mal aux oreilles, on finit par le dire.
L'instrument aurait été muni d'un buffet en mai 1962, par la maison Roethinger, mais cette donnée ne cadre pas avec la suite de l'historique. [IHOA]
Transformations et tâtonnements
En 1976, Alfred Kern fit une première tranche de travaux, consistant à modifier le grand-orgue et le positif. [IHOA]
C'est probablement de cette intervention que date un absurde Chalumeau 4'. Cette idée saugrenue a causé la perte de la Trompette 8' du grand-orgue, ce qui est très regrettable car il a plus tard fallu faire appel à la générosité des gens pour en refaire une. En effet, il est vite devenu évident que ce Chalumeau 4' (sans anche 8') était une totale aberration, un peu comme les Hautbois en 4' qui ont sévi entre 1963 et 1981.
En 1977 eut lieu la seconde tranche de travaux, toujours menées par Alfred Kern, cette fois pour entretenir le Brustwerk et modifier la pédale. L'intégralité de l'orgue - sauf le Brustwerk - a été ré-harmonisé. Un caisson entourant le grand-orgue et la pédale a été installé. Voici la composition en 1984 et 1986 : [IHOA] [ITOA]
La pédale comportait donc une anche 16' alors que la seule anche 8' dans l'instrument était le Cromorne du positif (qu'on peut pas prendre en tirasse directement, mais seulement via le grand-orgue).
Le retour à la raison
En 1999, Gaston Kern effectua un relevage et transforma la Flûte à cheminée 8' du grand-orgue en Bourdon 16', de façon fort pertinente vu que l'orgue était complètement déséquilibré vers les aigus. [IHOA] [CathoSchiltiheim]
Puis l'orgue a été relevé en 2023 par Hubert Brayé. On a vu avec plaisir revenir une Trompette 8' (neuve), qui a été placée - comme c'était le cas d'origine - sur la chape du grand-orgue occupée depuis 1976 par un saugrenu Chalumeau 4'. [SiteBraye] [CathoSchiltiheim]
Caractéristiques instrumentales
Console en fenêtre frontale. Tirants de jeux de section ronde avec pommeaux munis d'une pastille frontale donnant le nom du jeu, disposés en deux fois deux colonnes de part et d'autre des claviers. Claviers blancs. Commande des accouplements par pédales / cuillers à accrocher : de gauche à droite : "Tirasse G.O.", "Copula Brustw. - G.O.", "Copula Pos. - G.O."
Mécanique à balanciers et équerres.
Sommiers à gravures.
Webographie :
Sources et bibliographie :
Avec une lithographie de Robert Kuven montrant l'orgue sans buffet, dans sa configuration d'origine (1960).
Dossier de Robert Pfrimmer.
Paul Nardin, "Dire la vérité".
Immaculée Conception. - O.-Weihe am 29. V. 1960, der neuen O. von Roethinger, 23 Reg., 3 Clav., Ped.
Localisation :