Aspach, le 14/08/2005.C'est le premier orgue de Georges Schwenkedel : il l'a harmonisé juste au moment où il quittait l'éphémère entreprise Zann de Bischheim. Cet instrument est donc un élément clé de notre patrimoine : il raconte le début de l'élaboration de ce style néo-classique alsacien que Schwenkedel contribua à façonner. C'est aussi et avant tout, à en juger par la belle composition de 1924, un magnifique instrument de musique.
Mais, lors d'une visite (août 2005), la cruelle vérité s'imposa : deux monstrueux haut-parleurs défigurent le malheureux buffet, et la console plastique/faux-bois d'une machine électronique trône devant l'instrument. Laide, industrielle, synthétique, dans ce qui pourtant devrait être une sanctuaire... Le "commerce mondial" a donc débarqué ici, avec ses grosses bottes sentant le plastique, foulant au passage les traditions, l'authenticité et, de façon plus large, notre patrimoine. C'est inquiétant, car si on place ces ersatz numériques là où se trouvent les orgues les plus intéressants, que va-t-il se passer dans les églises moins gâtées par l'histoire ? "Gâté", d'ailleurs, voilà le mot. A l'évidence, beaucoup de nos concitoyens qui ont eu beaucoup de chance ne se rendent pas compte de la valeur de ce qu'ils ont. Ou ont en charge. Intéressons-nous donc quand même à l'histoire de cet instrument au destin pitoyable, car dans 10-20 ans, au train où vont les choses, il est probable qu'il n'y ait plus d'orgues jouables du tout. Avant l'irruption de ce matériel électronique, signature blafarde de la démission face à l'entretien du patrimoine, du mépris des belles choses, et de la mentalité étriquée du "Bah, ça suffira bien...", cette histoire était plutôt riche et belle.
Historique
En 1841, Aspach reçut l'ancien orgue de Zillisheim, St-Laurent, attribué à Johann Georg Rohrer, qui l'avait construit en 1744, pour les Dominicaines de Schoenensteinbach. [IHOA]
L'orgue de Schoenensteinbach avait été confisqué à la Révolution, et mis en vente, comme de nombreux biens issus des spoliations des communautés religieuses.
En 1875, la maison Verschneider reprit cet instrument. Il est fort probable que ce soit le buffet de cet orgue Rohrer (contenant peut-être même les sommiers d'origine) qui ait été installé en 1929 à Mensdorf (Luxembourg). L'instrument aurait été réparé en 1879 par Verschneider, acquis par un marchand de pianos de Rodange (Luxembourg) où il a été installé dans l'église paroissiale jusqu'en 1929, puis a finalement été déménagé à Mensdorf. [GThillges]
Historique
En 1875, Jean-Frédéric II Verschneider construisit pour Aspach un orgue neuf, dont il reste le buffet. [IHOA] [PMSSUND1984]
Le devis est daté du 20/07/1875, et propose la composition suivante : [PMSSUND1984]
De façon surprenante, il y a à la fois une Flûte 4' et une Flûte harmonique au positif... La hauteur de cette dernière n'est pas précisée : aurait-elle pu être en 8' ? Il n'y a pas de Flûte 4' au grand-orgue. Il n'est pas précisé s'il y a un accouplement des claviers. Par contre, il est précisé - bien qu'on soit en 1875 - que le réservoir sera à plis parallèles : "Ein englisches Blasewerk mit doppelt Pumpe". [PMSSUND1984]
Ce devis est rédigé dans un Allemand très approximatif (ce qui est compréhensible, en 1875), avec des termes techniques qui semblent "devinés" (par manque de référence extérieure), comme "Basspfeife" pour "Basson" ou "Pfeifenboden" pour "sommiers". Il est aussi précisé que Puttelange est situé en "Deutsch-Lothrigen"... Et un item de ce devis laisse un peu perplexe : c'est le dernier (22/22), et il dit "Die Klaviaturen werden einander gepaart." Ce qu'on peut traduire par "Les claviers seront assortis". Mais on a du mal à comprendre pourquoi il faudrait préciser ça : qui pourrait avoir l'idée d'en mettre des différents ?
La réception a eu lieu le 08/06/1876, par François Antoine Ginck (Heimersdorf) et l'instituteur Hartmann d'Aspach. [PMSSUND1984]
Avec son "pédalier d'instituteur" limité à 18 notes (privant l'instrument de l'essentiel de son répertoire), l'absence de plan sonore expressif, et sa composition un peu bizarre, cet orgue devait faire pâle figure à côté de bon nombre de ses contemporains. (Déjà neuf ans auparavant, Joseph Merklin avait posé son orgue de Dambach-la-Ville...) Cet instrument aura sûrement été "vieillot" avant même d'être achevé. De fait, il ne semble pas avoir donné envie de bien l'entretenir : en 1911, son état était décrit comme "assez défectueux". ("Assez défectueux" est quand même une expression révélatrice : quand un orgue qui donne satisfaction est en mauvais état, on dit plutôt "nécessitant des réparations".) Et, de fait, aucune réparation n'a été entreprise avant le conflit mondial. [PMSSUND1984]
Le village a été évacué durant l'hiver 1915-1916. En 1917, l'intégralité de la tuyauterie de l'orgue a disparu. [IHOA]
Historique
En 1924, Georges Schwenkedel construisit un orgue entièrement neuf - son premier - dans le buffet de 1875, sûrement pour le compte de la maison Zann. Mais à la fois F.X. Mathias et Médard Barth attribuent l'instrument à Georges Schwenkedel, et pas à Zann. [IHOA] [Mathias] [Barth]
Zann était était un facteur de pianos et d'orgues, qui avait travaillé à Ammerschwihr pour Joseph Rinckenbach (au moins en 1921). Il fonda son entreprise en 1922 à Bischheim, 22 rue de la Marne. En matière d'orgues, il ne fit guère que des réparations. Mais en 1923, il embaucha Georges Schwenkedel, comme "Directeur technique" (!). De fait, Schwenkedel, qui avait en charge la partie "orgues" de l'entreprise, apposa la plaque "Zann Strasbourg" (a priori la première et dernière) sur la console de l'orgue d'Aspach. [PMSSUND1984]
En 1923, Georges Schwenkedel était déjà un facteur expérimenté : formé chez Weigle, Klais (Bonn), Walcker (Ludwigsburg) et Goll (Luzern). Il était venu en Alsace en 1921 pour travailler avec Edmond-Alexandre Roethinger. Après avoir construit l'orgue d'Aspach pour Zann, dont on ne cerne pas bien la valeur ajoutée, Schwenkedel dut se rendre compte qu'il serait bien mieux à son compte. Il s'y mit en 1924. En janvier 1925, la maison Zann changea de nom et devint "Zann et Cie., fabrique de pianos" (JO du 06/01/1925), et ne s'occupa plus d'orgues. [PMSSUND1984]
Dans un article paru le 23/06/1924 et daté du 21/06, le "Nouvel Alsacien" se trompe dans l'attribution de l'instrument : "'Neue Orgel' - Unsere Kirche ist mit einer neuen Orgel bedacht worden. Sie stammt aus der Orgelbaufabrik Zann et Cie und wurde unter der Leitung des Orgelbauers A. Blanarsch errichtet." L'erreur nécessita un démenti, daté du 26/06 : "Orgelbau - Wir brachten dieser Tage eine Notiz über den Bau der neuen Orgel. Wie uns nun mitgeteilt wird, wurde die Orgel unter der Leitung des Herrn G. Schwenkedel, Werkmeister der Pianofabrik Zann u. Cie, fertiggestellt und intoniert." [NAlsacien]
Des éclaircissements au sujet de la collaboration Schwenkedel / Zann
Pourtant, le même journal avait déjà publié un bon article sur l'instrument, le 27/05/1924. On y apprend que l'instrument précédent avait été totalement ruiné pendant la guerre, et que son successeur était entièrement neuf. Ce qui est intéressant, c'est qu'on le présente comme sorti des ateliers de la maison G. Schwenkedel de Schiltigheim ("Die neue Orgel ist aus der Werkstatt der Firma G. Schwenkedel - Schiltigheim [...] hervorgegangen"), en précisant au sujet de l'atelier de Schwenkedel : "in deren Hände dir Orgelbau-Fabrik Zann vollständig übergegangen ist" ("auxquels les activités [d'orgue] de la maison Zann ont été totalement transférées"). Ceci nous indique que le 26/05/1924, Schwenkedel était déjà à son compte, et installé à Schiltigheim. Et à son achèvement, cet orgue était explicitement attribué à Schwenkedel, et pas à Zann. Soit les ateliers à Schiltigheim ont été très rapidement installés, soit ils servaient déjà pour la maison Zann (et Schwenkedel les aurait repris). A moins bien sûr que la véritable nature des relations entre Zann et Schwenkedel était plutôt une forme de sous-traitance. [NAlsacien]
Dans le même article, très élogieux, le journal rapporte que l'orgue a été reçu le 26/05 par le professeur Muller (conservatoire), et l'abbé Muller de Mulhouse, St-Etienne. Sont particulièrement appréciés : la qualité des matériaux, la console, la précision de la transmission pneumatique, et l'harmonisation. [NAlsacien]
On apprend plus tard - toujours dans le "Nouvel Alsacien" que cet orgue était très bien joué : lors de l'assemblée de l'Amicale du Collège Episcopal de Zillisheim de 1928, l'orgue était tenu par le père Marcel Muller d'Aspach (il est bien précisé "bei Altkirch"), décrit comme un virtuose de grande renommée. "Der bekannte Orgelvirtuose H. Pfarrer Müller Marcel - Aspach (bei Altkirch) spielte meisterhaft die Orgel". [NAlsacien]
Cela ne fait pas trois, mais deux Muller différents :
- Le professeur du conservatoire, donc à priori Charles Muller, celui qui participa à la conception de l'orgue de l'ancienne Synagogue (place des Halles) de Strasbourg, reçut l'orgue de Colmar, St-Matthieu en 1926, ou celui de Strasbourg, St-Thomas en 1927, et participa à la définition de nombreux projets strasbourgeois à l'époque.
- L'abbé Marcel Muller (Dornach, 10/10/1888 - 08/01/1949) vicaire à Cronenbourg de 1914 à 1919, puis à Mulhouse, St-Etienne de 1919 à 1926, où il fut aussi organiste, et ensuite curé à Aspach (1926-1949). C'est donc lui l'organiste virtuose qui est intervenu à Zillisheim, et c'est aussi lui qui avait participé à la réception de l'orgue d'Aspach, alors qu'il était en poste à Mulhouse. (On apprend cela dans un ouvrage signé René Muller...) [RMuller]
L'orgue d'Aspach ne doit donc rien à Zann, et a bien été construit par Georges Schwenkedel : tout le monde est d'accord, et se plaît même à le souligner. Et Schwenkedel lui-même ? Sûrement très loyal aux raisons sociales et à la réalité des actions commerciales, il ne le considéra pas comme son Opus 1. En 1934, quand il publia l'histoire de son entreprise, celle-ci commence à Heiligenstein, qui est clairement indiqué comme l'opus 1 de la maison. Celui d'Aspach n'apparaît pas dans la plaquette, dont le sujet est clairement "Les orgues de la maison Schwenkedel", et non "Les orgues construits par Georges Schwenkedel". [Schwenkedel1934]
Un récit très complet
La composition (ci-dessous : l'actuelle est d'origine) marque une étape cruciale de l'évolution du style post-symphonique alsacien. Le récit est particulièrement fourni, et c'est lui qui porte le fondement en 16', grâce à un Quintaton (il n'y a pas de Bourdon 16' au grand-orgue). Les deux anches (Trompette et Hautbois) sont au récit, ce qui permet de les doter de l'expression, et renforce le côté symphonique de l'orgue. De même, pas de Principaux 8' ou 4' au récit, mais on y trouve le Plein-jeu, progressif, qui se trouve ainsi lui aussi expressif. Bien entendu, il y a des Flûtes harmoniques : en 4' et en 2' (Octavin), et l'indispensable Voix céleste (parce qu'on est en Alsace), ici associée à une Gambe (parce que le Salicional est au grand-orgue).
Un grand-orgue qui va droit à l'essentiel
Le grand-orgue reste fidèle à la tradition romantique, en proposant son "carré d'or" de jeux de fond : un Principal, une Flûte ouverte, un Bourdon, et une Gambe (ici, un Salicional). Le 5ème jeu est bien sûr l' "Octave" (Principal 4'). Mais par la magie des accouplements à l'octave, ce grand-orgue se voit doté par exemple d'une batterie d'anches complète (Trompette II, II/I, II/I 16' donnant la Bombarde, II/I 4' donnant le Clairon). Idem pour le chœur de Flûtes, qui va ici du 8' au 1'.
La pédale, de 3 jeux seulement, se distingue par son très alsacien Violoncelle 8'. Dans cette composition de 17 jeux "seulement", tout est à sa place. Il n'y a rien de trop, et rien n'y manque pour qui sait s'adapter à son style.
Un orgue post-symphonique alsacien 'de référence'
L'instrument n'est donc pas néo-classique : pas de Mutations, de Fourniture aiguë ou d'anche façon Cromorne. Schwenkedel y viendra, plus tard, avec une approche très personnelle ; et il livre à Aspach un cas d'école du post-symphonisme alsacien. Les couleurs "néo-classiques" - déjà à la mode - pouvaient être obtenues par l'accouplement à l'octave II/I 4' : l'instrument est ainsi doté d'un plein-jeu en 1'1/3 ou un Clairon par exemple. Le tout permet une approche spécifique de la registration.
A partir de là, le style d'orgue alsacien va se décliner en trois tendances :
- celle directement issue de la Réforme alsacienne de l'orgue, théorisée par Emile Rupp et Albert Schweitzer, et pratiquée surtout par Edmond-Alexandre Roethinger.
- Celle - très spécifique - de Joseph Rinckenbach, qui a fortement infléchi son style après 1918.
- Et bien sûr celle de Georges Schwenkedel, facteur inventif et extrêmement doué, qui inventera un "néo-classique" à lui, dont on n'a pas encore évalué le potentiel.
Car après 1960, hélas, le tsunami "néo-baroque" et la promotion exclusive des styles "nordiques" et classique parisien ont complètement occulté, pendant longtemps, l'œuvre des organiers alsaciens, les condamnant à plusieurs décennies d'oubli. L'Alsace - et le monde de l'orgue en général - s'est beaucoup appauvrie lors de la disparition de tant de ces instruments, qui étaient pourtant si enthousiasmants et réussis. C'est pour ça qu'il faut absolument entretenir et conserver les précieux orgues des années 20-30, dont fort peu sont encore jouables. Ils ont été victimes du désintérêt et - il faut bien le dire - de la désinformation.
L'orgue d'Aspach a été endommagé par le second conflit mondial, probablement fin 1944. [SchwenkedelNB]
Schwenkedel alla voir son orgue fin 1945 pour évaluer les dégâts : les résonateurs de la Trompette et du Hautbois étaient à réparer ou remplacer, ainsi que 8 tuyaux de la Gambe, 1 de l'Octavin. La pédale était la plus touchée : 15 tuyaux de la Soubasse, 15 de l'Octavebasse, et 16 du Cello. [SchwenkedelNB]
En 1951-1952, Georges Schwenkedel fit des réparations. [ITOA]
C'est le dernier entretien significatif noté au sujet de cet instrument, qui, pourtant, avait fait d'Aspach, du temps du curé Muller, un des hauts lieux de la musique alsacienne. Georges Schwenkedel mourut en mars 1958. En 1986, l'inventaire trouva - évidemment - son orgue en mauvais état : sans entretien, il ne saurait en être autrement. [ITOA]
Le buffet
Le buffet est de la maison Verschneider de Puttelange, et avait été construit pour l'orgue de 1875.
Il ressemble beaucoup à ceux de Baldersheim (1872?), Obermorschwiller (1874) et Durmenach (1875). A Obermorschwiller, les plates-faces ont 9 tuyaux, à Durmenach c'est 10, à Baldesheim, 13. A Aspach, les plates-faces ont 15 tuyaux et la tourelle centrale 9.
Aspach (1875)
Caractéristiques instrumentales
Console indépendante, à gauche de la tribune, orientée orthogonalement à l'orgue et dos au mur.
Transmission pneumatique, notes et jeux.
Sommiers à membranes.
Sources et bibliographie :
4. Aspach Schwenkedel, 1924, 17 Jeux, 2 Clav., Péd., somm. pneu., traction pneu., soufflerie électr.
ASPACH, Kt. Altkirch. - 1840, Liste, ohne O. - Nach Visit.-Bericht 1892, mit O. - Neue O. von Schwenkedel 1924, 17 Reg., 2 Clav., Ped. MATHIAS 57.
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